Adaptation
De Graham McNeill
« Deux prédateurs suprêmes se tournent autour dans une rivalité ancienne. »
Être exilé, c'est être effacé.
On ne vous oublie pas. Vous n'avez jamais existé. Chacun des battements de votre cœur n'est plus digne d'être compté. Même les esclaves portent des chaînes qui prouvent leur valeur. Même les morts sont pleurés.
Moi, je ne représente rien aux yeux des Kiilash qui m'ont mis au monde. Le nom de Rengar ne leur rappelle plus le visage du fils du chef Ponjaf. J'ai été exclu aussi bien de leurs cœurs que de leurs foyers.
Nul ne peut changer ce destin.
Du moins c'est ce que l'on m'a dit. Les années et le sang peuvent tout changer.
Mon cœur continue de battre, et je suis donc retourné les voir avec des trophées acquis sur la voie du chasseur. Sans un mot, on m'a mené devant mon père. Il m'a offert de réintégrer la tribu. Mon nom ne serait plus proscrit, mon visage ne serait plus effacé. Les battements de mon cœur retrouveraient toute leur valeur.
Il fixa son prix.
Je dois chasser une ombre. L'éclat aiguisé d'une nuit sans lune. Une abomination.
Si je reviens avec sa tête, je ne serai plus un paria.
Je me fonds dans les arbres. J'entends, je hume, je perçois. J'analyse les empreintes de mille créatures, petites et grandes. Je le fais par instinct, et cet instinct a été aiguisé par les froides leçons de l'humain qui trouva un paria et le mit sur la voie de la chasse. Je porte toujours le couteau que Markon m'a offert.
Je recherche l'aberration qui rôde dans les parages, cette chose d'un autre monde.
J'ai laissé au camp les trophées qui pendent habituellement à mon manteau. Je n'ai que ma lame, une couche de graisse pour lisser mon pelage et le battement, lent et mesuré, d'un cœur de chasseur dans ma poitrine.
Rien ne dérange la vie foisonnante de la forêt tropicale… jusqu'à ce que quelque chose le fasse. La présence est faible, mais saisissante, ondulant à la périphérie de mes sens. Je m'arrête un instant pour examiner cette anomalie douceâtre. Elle est profondément impure. Répugnante. Un ennemi de la vie, d'une façon que je ne saurais décrire. Elle défie tout ce qui l'entoure.
La véritable chasse commence. Je suis sa piste.
Je serpente autour, sans jamais la toucher. J'endure l'odeur de l'aberration, jusqu'à ce que je sois récompensé par les bruits d'un carnage.
Quelque chose est en train de mourir. Au-delà des arbres, droit devant. Ce n'est pas une mort douce.
C'est une meute de corbins. Ils ne sont pas au sommet de la chaîne alimentaire, mais les corbins sont des prédateurs compétents et ne sont que rarement des proies. Leur assaillant doit être mort de faim, ou bien insensible à leur dangerosité.
J'esquisse un sourire. Voilà un véritable défi.
La puanteur de l'aberration submerge mes sens. Elle se colle aux plumes vives et ensanglantées qui parsèment le sol de la forêt. Je bondis sur un tronc d'arbre épais ; mes griffes me portent silencieusement jusque dans la canopée. Je me tapis à l'ombre des feuilles, goûtant l'humidité de l'air. Mes yeux se plissent alors que je cherche ma proie.
Elle est rapide. C'est un atout qu'elle a affiné à la perfection. Je n'aperçois que des bribes de ses allers-retours meurtriers tandis qu'elle achève ses cibles et se prépare à festoyer.
Cette créature ne chasse pas pour les trophées. Ses déplacements trahissent une faim immense, qui va au-delà du simple instinct de survie.
Une fois le dernier corbin mort, l'aberration ralentit. Sans toutefois jamais se tenir immobile. Elle bondit et glisse sur le sol telle de la fumée. Je peux mieux la voir à présent. Et sa vision trouble mon esprit.
On dirait un insecte, mais seulement partiellement. Son corps n'a aucun sens. Des membres, de la chair, une carapace, des griffes... Tant d'éléments qui ne peuvent appartenir à une seule et même créature, le tout à l'intérieur d'un exosquelette luisant, du même violet noirâtre que la peau d'un fruit pourri. L'air et la lumière se tordent autour de sa silhouette. Eux aussi cherchent à éviter son contact.
Cela me donne la réponse que je cherchais. L'aberration porte la marque des exilés, elle aussi. Je suis prêt à la renvoyer à l'abjection qui l'a engendrée.
Le couteau de Markon en main, je me laisse tomber des branchages.
Je ne fais aucun bruit en atterrissant derrière la créature. Elle ignore ma présence. Je sais comment me déplacer sans être vu ou entendu jusqu'au moment où l'adrénaline s'empare de mon cœur, quand je porte le coup fatal. Je suis devenu un prédateur ultime en m'adaptant, en écoutant mon instinct… Et à cet instant, celui-ci me hurle que quelque chose ne va pas.
Cet instant d'hésitation est ce qui empêche mon sang de rejoindre celui des corbins sur le sol. Je vois à peine la griffe déchirer l'air à l'endroit où je me trouvais un instant auparavant. La créature savait que j'étais là. Si je ne m'étais pas soudainement arrêté, elle m'aurait terrassé.
Tout avait été trop simple. Trop facile. J'aurais dû m'en rendre compte plus tôt. La promesse de Ponjaf m'a aveuglé, mon assurance s'est changée en orgueil ; j'ai baissé ma garde.
Un crissement s'échappe de la gorge du monstre. Sa gueule est maculée d'ichor. Quelque chose bouge dans son dos et appuie contre sa carapace. Il siffle, sans que je parvienne à savoir si c'est de douleur ou de plaisir, et deux nouveaux membres jaillissent de son dos : d'hideuses ailes encore dégoulinantes. Il a compris que je représentais une menace, et il se transforme en conséquence. Il refuse de devenir la proie.
Je m'élance.
Trop lent. La créature riposte, envoyant valser le couteau de Markon que je tenais. Un court instant, je suis l'arme des yeux, par sottise sentimentale. Cette erreur permet à l'aberration de m'attaquer.
Une autre griffe aiguisée comme une lame fend l'air. Une vive douleur cinglante. Un rugissement entre mes oreilles.
Je recule d'un pas. Du sang coule sur mon visage.
Je prends mes distances avec hâte, clignant des yeux du mieux que je peux afin d'éclaircir ma vision. L'œil droit voit trouble. L'œil gauche ne voit rien. Le rugissement ne disparaît pas.
Je porte la main à ma joue. Je comprends ce que la bête m'a volé.
L'aberration secoue ses ailes pour se débarrasser du mucus qu'il restait avant de s'envoler pour se placer au-dessus de moi. Elle montre les crocs ; son rictus cruel paraît me défier alors qu'elle lève mon œil gauche pour que je puisse le voir. Lentement, elle baisse le globe ensanglanté jusqu'à sa gueule avant de le laisser tomber dans son gosier.
Je sens la colère m'envahir. Je serre les poings et frotte l'œil qu'il me reste.
Quel terrible affront. Un revirement symbolique, cette immonde créature m'arrache le rôle de chasseur. Je ne ressens plus aucune douleur. Rien que de la rage.
Je me jette sur l'aberration. Je n'ai pas besoin de couteau. J'ai les griffes avec lesquelles je suis né, et le rugissement triomphant que j'ai appris. Je ne serai pas vaincu.
Nos corps se rencontrent.
Cette danse d'une violence écarlate semble sans fin. Nous nous pourchassons à tour de rôle. L'abomination est d'une noirceur froide. Je suis le cœur en fusion d'un soleil vengeur. Nous nous tailladons l'un l'autre, sans le moindre répit, et le monde qui nous entoure disparaît.
Enfin, à la tombée de la nuit, mon ennemi s'enfuit.
Ou bien n'est-ce là que ce que je souhaite voir ? Peut-être a-t-il appris ce qu'il voulait de moi, et son instinct le guide à présent vers de plus grandes choses. L'épuisement s'installe. Je m'effondre, seul avec mes blessures et un terrible sentiment de proximité avec ce monstre. Ce lien s'est forgé à l'instant où la créature a englouti une partie de moi.
Les Kiilash appellent l'aberration Kha'Zix.
Dans l'ancienne langue des mortels, cela signifie « Tu te fais face. »
Et en effet, elle changeait au fil du combat, progressant et se métamorphosant. Elle allait de l'avant, toujours, éprouvant ses limites, alors que mon regard était tourné vers le passé, vers la tribu de ma naissance, dans le seul but d'invoquer toute la fureur liée à mon exil.
Ce ne fut pas suffisant. La créature s'est adaptée et je dois faire de même.
Car j'aurai mon trophée de chasse.