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ShortStoryRuneterra Prime

Confessions d'une lame brisée : 3ème partie

« Riven fait face à son jugement final. »

(Lire la partie 1) (Lire la partie 2)

- III -

Le tribunal, qui avait été aussi immobile qu'une tombe, revint à la vie. Les prêtres guerriers, attirés par le tumulte, envahirent la salle, repoussant les villageois qui cherchaient à fuir la magie néfaste des lieux.

La juge au nez en bec d'aigle avait retrouvé son allant et frappait la table de sa boule de bois.

« La salle doit retrouver son équilibre ! » exigea-t-elle.

Le hall redevint silencieux. On remit en place les bancs renversés. La foule prit place. L'étranger à capuche gratta la cicatrice de son nez et alla examiner de plus près la trace de brûlure qui noircissait les murs du tribunal jusqu'à hauteur de torse. Un prêtre guerrier approcha prudemment de l'arme magique.

Au milieu des débris de la table se trouvaient l'épée et le fourreau. Une lueur d'énergie verte crépitait autour des morceaux de métal. Le prêtre guerrier se pencha vers le pommeau. Éprouvant le poids de l'objet, il se servit des deux mains. Quoique brisée, l'arme conserva sa forme.

« Débarrassez-nous de cette chose maudite ! » hurla quelqu'un dans la foule. Le prêtre rangea l'arme dans l'étui et d'autres vinrent pour l'emporter.

« Je l'ai tué », répéta Riven. C'était sa voix, et pourtant non. C'était le passé qui parlait à travers elle. Elle regarda les visages dans la salle. Sa mémoire lui étant revenue, elle était de nouveau éveillée aux recoins sombres de son histoire.

« Riven », dit la présidente.

Riven reporta son attention vers elle.

« Est-ce que vous comprenez ce que vous êtes en train de confesser ? »

Riven approuva de la tête.

« Pourquoi avez-vous fait cela ? »

« Je ne me souviens pas. » Elle n'avait que ces mots à offrir. Comme elle était enchaînée, elle ne pouvait essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues.

La présidente la regardait avec intensité, attendant que l'accusée en révèle davantage. Mais, ne voyant rien venir, elle fit un geste en direction de l'huissier.

« Riven, vous resterez enchaînée dans cette salle jusqu'à l'aube. Tous ceux qui ont besoin de vous parler afin de trouver la paix devront pouvoir le faire avant votre condamnation. »

Riven regarda les fers à ses mains.

« Les autres magistrats et moi allons consulter les parchemins et les Anciens pour trouver quelle punition convient à votre crime. »

Les villageois partirent en silence. Le vieux couple partit en dernier. Riven le sut parce qu'elle entendit Shava murmurer à l'oreille de son mari, bien que l'émotion rendît ses mots difficiles à comprendre. Quand elle les entendit enfin franchir le seuil, Riven releva la tête. Les vivants avaient quitté la salle. Il ne restait que les fantômes de son passé.

L'air de la nuit claire était froid. La lune était pleine et semblait éclairer le ciel noir d'un anneau de givre. La lumière passait par les portes encore ouvertes de la salle, mais n'éclairait pas le recoin, au fond de la salle, où Riven se trouvait. Personne n'était venu dans la journée pour retrouver la paix. Les prêtres guerriers avaient pris l'épée, mais les marques de brûlure qui souillaient toute la pièce retenaient les villageois de pénétrer dans le tribunal. Certains étaient venus jusqu'à la porte, quelques-uns avec des fruits pourris, mais en définitive, Riven était restée seule avec ses pensées. Le sommeil l'avait enfin gagnée, mais c'était le sommeil léger de quelqu'un qui sait que la prochaine aube sera sa dernière. Quand des pas étouffés approchèrent d'elle, quelques heures avant le lever du soleil, elle se réveilla instantanément.

Elle ouvrit les yeux.

« O-fa », dit-elle. « Que faites-vous ici ? »

Le vieillard s'accroupit lentement à côté d'elle et déroula une étoffe qui enfermait des outils. Riven reconnut les instruments métalliques. C'étaient ceux qu'il utilisait pour fixer le soc à la charrue.

« Que crois-tu que je fasse, mon enfant ? » La clarté lunaire approfondissait les rides sur son visage, mais il ne semblait pas aussi affecté que Riven l'aurait cru par la tristesse de l'obscurité dans laquelle ils se trouvaient.

« Tu mets trop d'entêtement à vouloir mourir. Ce n'est pas ainsi qu'on trouve l'équilibre. »

Il attaqua les chaînes aux poignets et aux chevilles de Riven. La jeune femme ne le repoussa pas, comme l'impulsion lui en venait, et ne lui dit pas de rentrer chez lui. Son cœur égoïste scellait ses lèvres. Si le vieil homme était la dernière personne auprès de qui elle était assise, elle voulait que ça dure le plus longtemps possible. Elle resta ainsi quelques minutes, jusqu'à ce qu'elle entende des pas sur le gravier, à l'extérieur du tribunal. Riven regarda Asa. Il souriait, agitant les fers ouverts devant elle comme un enfant son jouet.

« O-fa. Vite ! Vous devez vous cacher. Quelqu'un arrive. » La voix de Riven était soudain tendue et ne souffrait aucune réplique. Le vieil homme se terra dans un recoin obscur. Riven feignit d'être toujours endormie. Elle laissa ses cheveux retomber sur son visage, mais garda les yeux ouverts.

Un vent fort souffla parmi les arbres pour venir s'arrêter dans l'encadrement de la grande porte. Là, nimbé de lumière lunaire, le contour d'un homme apparut sur le seuil.

La capuche de l'étranger, pendant sur ses épaules, ne cachait plus son visage et laissait apparaître ses épaulettes de métal. Il fit une pause, comme les villageois. Mais au contraire des villageois, il entra. Ses pieds ne faisaient aucun bruit sur le sol. À une lame de distance de Riven, il s'arrêta.

Il passa une main derrière son dos et récupéra un fourreau de cuir gravé de runes dures. Il le lança aux pieds de Riven.

« Qu'est-ce qui pèse le plus lourd, Riven ? » demanda-t-il. « Ton épée, ou ton passé ? »

À l'évidence, l'étranger savait que Riven ne dormait pas, et elle cessa de faire semblant. Elle leva les yeux vers l'étranger. Son visage n'était qu'une ombre, mais la cicatrice qui le barrait était visible.

« Qui es-tu ? » demanda-t-elle.

« Une autre lame brisée. Tu es prête à accepter ta culpabilité. Je t'admire pour cela. »

Riven vit un frémissement d'émotion passer sur ses traits.

« Mais ton histoire ne se résume pas à ton épée », continua-t-il. « Veux-tu savoir en vérité ce qui s'est passé ? »

« Je l'ai tué. Il est mort à cause de moi. Ils sont tous morts à cause de moi. » Riven ne savait pas si elle était capable de supporter plus de peine.

« Prends ton arme. »

Riven s'assit. Elle entendit le grognement de frustration poussé par l'homme.

« Lève-toi et affronte ton passé », dit l'étranger. C'était un ordre.

Un vent commença à se lever, tourbillonnant dans la salle et repoussant les bancs. Riven bondit sur ses pieds. L'instinct et la mémoire du corps guidèrent le bras de la jeune femme. Lorsque Riven fit face à l'étranger, l'épée et le fourreau étaient dans sa main.

« Je lui ai demandé de la détruire », dit-elle.

« Vraiment ? » La voix de l'homme était moqueuse.

La question de l'étranger était coupante et elle trancha à vif la mémoire de Riven. Une vision la fit frémir. La voix de l'Ancien Souma était si calme. L'air, dans son cabinet de méditation, était lourd de réflexions et de fumées d'encens. L'Ancien Souma ne les avait pas jugés, ni elle ni son fardeau.

Riven regardait l'étranger qui lui faisait face. L'angoisse montait en elle, envahissant son corps jusqu'à toucher les extrémités. Elle serra les doigts autour du pommeau et retira l'épée runique de son fourreau.

« Que fais-tu ici ? » demanda Riven.

La lame brisée crépitait de puissance. La lumière aveuglante projetait leurs ombres sur les murs.

« Il paraît que tu veux mourir », sourit l'étranger.

Les fantômes qui hantaient Riven étaient revenus en force et la jeune femme faisait maintenant des moulinets dans leur direction. La lame de l'homme parait la tristesse et la rage. Cela la mit en fureur et la ramena au temps présent. Ils dansaient l'un autour de l'autre. L'air vibrait et crépitait à chaque parade et à chaque fente.

« Je suis venu ici pour tuer l'assassin de mon maître. » Sa respiration haletait entre ses dents serrées. « Je suis venu pour te tuer. »

Riven rit, les larmes aux yeux. « Alors fais-le. »

Le guerrier du vent baissa son épée et manipula l'air qui se mit à tourbillonner autour d'eux. La magie se concentra fiévreusement et l'homme la dirigea vers la lame runique. Les sorts noxiens de l'arme s'ébrouèrent, les morceaux brisés se séparèrent un moment et la pointe se détacha du corps.

L'énergie implosa et la pointe fonça vers l'angle obscur où se tenait Asa. Le petit morceau de métal était sur le point de s'enfoncer dans la gorge du fermier. Le souvenir épicé de l'encens envahit le nez de Riven : elle était de retour dans le cabinet de méditation de l'Ancien Souma.

« Non ! » hurla-t-elle. Riven lâcha son arme, incapable d'empêcher ce qui s'était déjà produit.

Au moment où le morceau d'épée allait trancher la peau parcheminée du vieil homme, il s'arrêta, maintenu en place par un souffle d'air. L'homme au nez scarifié laissa échapper un soupir et le fragment de métal tomba au sol sans blesser personne.

« Vous avez de la chance de souffler si puissamment, maître Konte », dit l'étranger à mi-voix.

Riven courut vers le fermier et se jeta dans ses bras. Par-dessus son épaule, elle regarda l'étranger. Une brise remuait toujours ses cheveux tandis qu'il essuyait sa sueur du revers de la main.

« Alors c'est vrai. » L'étranger s'approcha d'eux, non sans récupérer le fragment d'épée. Riven sentit qu'une partie de sa colère se transformait en compréhension. « Tu as tué l'Ancien Souma, mais tu ne l'as pas assassiné. »

« Je suis désolée. Je suis vraiment désolée. » Riven était en train de revivre le moment qu'elle avait tant cherché. Les mots lui vinrent comme du vif-argent. Elle tremblait dans les bras du paysan.

« Je suis allée le voir. Je l'ai supplié… » Riven était submergée par l'émotion et avait du mal à parler. « Je l'ai supplié de m'aider. De briser l'arme. De me briser. »

« L'Ancien Souma a essayé de détruire ton épée. » La voix de l'homme était devenue grave. « Mais nous ne pouvons pas détruire ton passé, Riven. »

Riven savait ce que c'était que d'affronter des souvenirs qu'on ne pouvait faire revivre, mais qui refusaient de mourir. À présent, elle voyait que cet étranger portait ses propres fantômes. Les tourbillons d'air s'apaisèrent autour de lui tandis qu'il soupirait puissamment.

« L'Ancien Souma était sous ma responsabilité. Si j'avais été là… cette nuit… J'aurais pu le protéger. Tu n'avais pas pour but de le tuer. » Riven, guerrière face à un guerrier, voyait l'homme replacer sur ses épaules le fardeau de ses démons comme un sac qui a glissé. Il plongea ses yeux dans ceux de la jeune femme. « Au bout du compte, c'est moi qui suis responsable de sa mort. »

« Yasuo ? » Le fermier regarda l'étranger plus attentivement et pointa vers lui un doigt noueux. « Tu t'es conduit honorablement en admettant la vérité. »

« J'ai perdu mon honneur depuis longtemps, O-fa. » Riven reconnut en Yasuo sa propre résistance à l'espoir et au pardon. Yasuo hocha la tête. « Une erreur a conduit à une autre, puis à beaucoup d'autres. C'est ma punition. »

Le dialogue fut interrompu par un crissement de gravillons. Une femme au nez en bec d'aigle entra dans la salle. Elle avança prudemment, inspectant les dégâts causés par le combat entre les deux guerriers. À chaque pas, elle émettait un cliquetis de métal. La juge ralentit en arrivant à hauteur de Riven et du fermier. Riven reconnut un morceau de cuir unissant les clés de ses fers. Quand la présidente se retrouva face à l'étranger, elle s'arrêta.

« Reconnaître ses torts est la première étape de la purification, Yasuo », dit-elle sans émotion.

« Quelle est la deuxième ? » Le timbre de Yasuo était presque désespéré.

Le guerrier et la juge se fixaient l'un l'autre. Plus rien ne semblait respirer dans la pièce.

La voix douce de la présidente résonnait amplement dans la salle. « Te pardonner à toi-même. »

Riven regarda attentivement le guerrier du vent. Il ne parvenait pas à accepter les mots qui l'auraient libéré de sa souffrance. Riven avait très longtemps souhaité la mort, mais en observant la douleur de Yasuo, elle comprit que ce qu'elle pouvait faire de plus dur était de vivre, et de vivre avec ce qu'elle avait fait. Yasuo la regardait, à présent. Allait-il rester et affronter son passé ?

L'homme qui portait le poids du vent fit brusquement demi-tour et disparut dans la nuit. Riven s'accrochait toujours désespérément au vieux fermier.

L'aube était fraîche, mais l'épaisseur des nuages promettait un jour chaud et humide. Quand le prêtre guerrier et la juge au nez en bec d'aigle vinrent voir Riven, ils trouvèrent ses chaînes entassées sur le sol devant elle. Riven se leva sans y être contrainte et sortit du tribunal pour affronter son avenir.

Les autres magistrats avaient rassemblé les villageois sur la place, devant le bâtiment. Riven en conclut qu'aucun d'eux ne voulait être enfermé avec elle ou son épée runique. Une brise fraîche passait dans les mèches de la présidente.

« Après avoir examiné les preuves et consulté les Anciens, nous appelons la Noxienne à répondre de ses crimes. »

Riven se hérissa en entendant la référence à sa terre natale. Elle regarda Shava et Asa qui se soutenaient mutuellement.

« Bien qu'il soit facile de la prononcer, une peine de mort ne permet pas de conserver l'équilibre du monde. Elle n'aide pas à réparer les destructions qu'un crime occasionne dans une communauté. »

Les villageois approuvèrent d'un mouvement de la tête. Riven les dévisagea et vit sur leurs traits ceux qui leur manquaient : les pères et les mères, les fils et les filles.

« Le tribunal a donc cherché une sentence plus longue et plus dure. Nous veillerons à ce que Riven, l'exilée, répare ce qu'elle a brisé. »

La présidente baissa les yeux sur l'accusée.

« Ce sera la punition d'un labeur pénible. Il commencera dans les champs de monsieur et madame Konte. »

Un murmure parcourut la foule.

« Le tribunal entend aussi que Riven répare les dégâts infligés à l'hôtel de ville. Et ceux subis par les maisons et les familles touchées par l'invasion noxienne. »

La présidente jeta à Riven un regard d'expectative. « Acceptez-vous d'obéir à notre décision ? »

Tous les yeux étaient désormais fixés sur Riven. Une émotion nouvelle la prit à la gorge. Elle regarda tout autour d'elle. Les fantômes qui la suivaient n'avaient pas disparu avec la sentence. Riven pouvait les voir se mêler aux vivants. Quelque chose la surprit. Elle était heureuse de ces visions. Elle leur prouverait qu'elle pouvait être digne du don qui lui était fait.

« Oui. » Riven reconnut à peine sa propre voix saisie d'émotion.

Le vieux couple s'approcha pour enlacer la jeune femme. Riven se laissa aller entre leurs bras.

« Dyeda », murmura Shava, le visage plaqué dans les mèches blanches de Riven.

« Fille », murmura-t-elle en retour.

Personnages impliqués

Régions