For Demacia
« Garen leads a desperate defense against overwhelming odds. »
Depuis quand Lux n'était-elle pas venue au nord, jusqu'à Fossemont ?
Elle n'en était pas sûre. Cela devait faire des années. Toute la famille était venue dans la région se recueillir sur la tombe de l'arrière-grand-père Fossian, et Lux se souvenait avoir maudit la pluie incessante tandis qu'ils traversaient la forêt et ses ravinements. Elle s'attendait à un grand mausolée, mais elle fut déçue de ne découvrir qu'un monticule de verdure blotti au pied d'une falaise. Une plaque de marbre, à la base du monticule, narrait la légende de leur illustre ancien : Fossian et le démon chutant de la falaise, la blessure mortelle, l'entité maléfique traversée jusqu'au cœur par une lame demacienne.
Il pleuvait alors, il pleuvait toujours aujourd'hui. Un déluge froid tout droit venu de la chaîne qui séparait Demacia de Freljord. Le royaume de glace alimentait une tempête qui, éclatant sur les pics des confins, tombait en bourrasques hostiles sur les coteaux et les pins verdoyants de Demacia. À l'ouest et à l'est, les montagnes disparaissaient dans un ciel noir et menaçant qui évoquait à Lux les humeurs changeantes de son frère. Au nord, les hautes terres forestières étaient craquelées de falaises et de gouffres. Des terres dangereuses qui abritaient des créatures maudites et des bêtes sauvages de toutes sortes.
Lux s'était mise en route vers le nord deux semaines plus tôt : de Demacia à Edessa, puis à Pinara et enfin Lissus. De Lissus à Velorus, et enfin à Haut-Lac-d'Argent, la Cité des Griffons. Une nuit avec sa famille dans leur foyer du Rocher du Chevalier, puis les marches du nord-ouest de Demacia. Dès qu'elle avait quitté le cœur de Demacia, les gens et les villages avaient commencé à changer.
Les plaines fertiles avaient laissé place à un arrière-pays âpre de chardons et d'ajoncs. Les griffons à plumes d'argent glatissaient au-dessus d'elle, luttant, invisibles, dans une jungle de nuages. L'air était devenu plus froid, imprégné des glaces de Freljord, et les murs des comptoirs se faisaient de plus en plus hauts au fur et à mesure de la progression de la jeune femme. Le voyage avait été long et fatigant depuis Fossemont, mais elle était parvenue jusque-là et elle s'autorisa un fin sourire.
« Nous serons bientôt au temple, Feu astral », dit-elle en se baissant pour caresser la crinière de son cheval. « Ils auront de l'avoine et une étable chaude pour toi, je te le promets. »
Le cheval remua la tête et, d'impatience, tapa le sol du sabot. Lux donna du talon sur le flanc de l'animal et ils s'engagèrent sur la voie qui menait à la porte principale de Fossemont.
La ville occupait les rives du Serpentrion, un fleuve violent qui, des montagnes, dévalait jusqu'à la côte ouest. Les murs de la ville, tout en granit poli, suivaient les courbes des collines, et les bâtiments s'élevaient dans une composition de roc, de bois et de tuiles vertes. La tour d'un temple des Illuminateurs s'élevait à l'est et le feu qui brûlait à son sommet illuminait le crépuscule.
Lux ôta la capuche de son manteau bleu et secoua la tête pour libérer ses cheveux. Ses longues mèches d'or encadraient un visage juvénile aux pommettes hautes et des yeux d'aigue-marine qui scintillaient de détermination. Deux hommes apparurent sur la tour, au-dessus de la porte cadrée de fer, armés d'arcs longs de frêne et d'if.
« Halte-là, voyageuse », dit l'un des gardes. « La porte est fermée jusqu'à demain. »
« Je suis Luxanna Crownguard. Il est tard, en effet, mais je suis venue de très loin pour rendre hommage à mon arrière-grand-père. Je vous saurais infiniment gré de bien vouloir me laisser entrer. »
Le garde la reconnut et ses yeux s'écarquillèrent. Elle n'était plus venue à Fossemont depuis longtemps, mais Garen disait toujours à sa sœur qu'une fois qu'on l'avait vue, on ne pouvait plus jamais l'oublier.
« Dame Crownguard ! Pardonnez-moi ! » cria-t-il, avant de se pencher vers ses hommes, en dessous. « Ouvrez les portes. »
Lux fit avancer Feu astral tandis que les solides madriers disparaissaient dans la pierre de la barbacane avec un grondement métallique de lourdes chaînes. Dès que la porte fut assez haute, Lux la franchit et découvrit la garde d'honneur qu'on avait assemblée à la hâte pour l'accueillir : dix hommes en plastrons de cuir dont les manteaux bleus étaient retenus par des broches d'argent en forme d'épées ailées. C'étaient de fiers soldats demaciens, mais leur échine semblait courbée et leurs yeux trahissaient leur épuisement.
« Bienvenue à Fossemont », dit l'homme qui l'avait apostrophée en haut de la tour. « C'est un grand honneur, madame. Son excellence Giselle sera soulagée de vous savoir arrivée. Puis-je vous proposer un détachement de soldats pour vous accompagner à vos appartements ? »
« Merci, mais ça ne sera pas nécessaire », répondit Lux, intriguée par le mot soulagée que l'homme avait utilisé. « Dame Pernille m'attend au temple des Illuminateurs. »
Elle fit mine de repartir, mais sentit que le garde souhaitait toujours lui parler et elle retint doucement les rênes de Feu astral.
« Dame Crownguard, êtes-vous venue mettre fin à notre cauchemar ? »
Le temple des Illuminateurs était sec et agréablement chauffé : une fois son destrier bien installé dans l'étable, Lux s'entretint longuement avec Dame Pernille. Des rumeurs de magie dans les forêts et les escarpements entourant Fossemont étaient remontées jusqu'aux oreilles de Lux et celle-ci était venue pour essayer de découvrir de quoi il s'agissait, mais elle prit soin de ne pas en parler à Dame Pernille. Le pouvoir que Lux sentait grandir en elle la terrifiait et elle espérait trouver un moyen d'en apprendre plus sur sa nature. Et, bien sûr, il valait mieux apprendre ce genre de choses loin de sa famille !
Lux avait perçu quelque chose d'inquiétant dès qu'elle était entrée dans la ville, elle avait éprouvé le sentiment déplaisant d'être observée depuis la pénombre. Les quelques villageois qu'elle avait croisés dans les rues marchaient d'un pas fatigué, le corps lourd.
Un manteau de peur recouvrait Fossemont. Lux n'avait pas besoin de pouvoirs magiques pour le percevoir.
« Quelle terrible affaire », expliqua Dame Pernille, une femme aux cheveux de lin qui portait la robe pâle des guérisseurs illuminateurs. « C'est Luca, le fils de Son Excellence Giselle. Pauvre garçon. »
« Que lui est-il arrivé ? » demanda Lux.
« Il est porté disparu depuis deux jours. De l'avis général, il a été capturé par un mage obscur dont les desseins sont effroyables. »
« D'où les gens tirent-ils cette impression ? »
« Reposez-moi la question au matin. »
Lux se réveilla en hurlant, son cœur cognant dans sa poitrine et son souffle haletant. La terreur emplissait son esprit ; un cauchemar de griffes l'entraînant sous terre, de boue fétide lui emplissant la bouche, de ténèbres étouffant à jamais sa lumière. Lux chassa les images, les ombres au coin de ses yeux. Elle avait sur la langue ce goût de lait rance qui désignait à coup sûr les vestiges magiques et une lueur spectrale iradia de ses paumes. La lumière emplit la pièce et les derniers restes du cauchemar furent dissipés.
La chaleur l'emplit et sa peau se mit à briller d'une irisation familière. Très vite, elle serra les poings pour tenter de contenir la lumière en elle avant que cela ne dégénère.
Elle entendit des voix à l'étage inférieur et sa lumière s'éteignit aussitôt, ne laissant dans la chambre qu'un filet de la lumière du jour filtrée par les volets. Lux appuya des deux mains contre ses tempes, comme pour chasser de son esprit les horribles visions. Elle tenta de se remémorer des moments spécifiques de son rêve, mais il ne lui en restait que les relents méphitiques et les ténèbres sans visage qui l'écrasaient.
La bouche sèche, Lux s'habilla rapidement et descendit dans la cuisine du temple. En dépit de son faible appétit, elle se prépara un petit-déjeuner de pain et de fromage. La première bouchée eut un goût de terreau de cimetière et elle reposa le pain.
« Avez-vous bien dormi ? » demanda Pernille qui venait d'entrer et la rejoignit à la table.
La peau, sous les yeux de la femme, avait pris une couleur violette qui trahissait le manque de sommeil. Lux remarqua à ce moment seulement combien son hôte semblait épuisée.
« Aussi bien que vous, je dirais », répondit Lux. « Vous avez fait un rêve ? »
« Oui, mais je n'ai pas envie de le revivre en vous le racontant. »
Lux approuva lentement de la tête. « Je crois qu'il se passe quelque chose de terrible dans cette ville. »
Feu astral hennit en la voyant, ses oreilles tendues vers l'arrière du crâne et les yeux grands ouverts. Il la poussa du museau et elle flatta ses épaules d'un blanc de perle.
« Toi aussi ? » demanda-t-elle, et le cheval secoua sa crinière.
Lux prit la direction de la porte nord de Fossemont. L'aube était déjà levée depuis une heure, mais la ville n'était pas encore totalement éveillée. Aucune fumée ne montait des forges, aucune odeur de pain chaud ne s'échappait des fournils et seuls quelques marchands maussades ouvraient les portes de leur commerce. Les Demaciens étaient durs à la tâche, disciplinés, industrieux, et il était très étrange de voir un village frontalier peiner autant pour se mettre au travail. Mais si le peuple de Fossemont avait subi une nuit semblable à la sienne, elle ne pouvait pas leur reprocher leur difficulté à se lever.
Elle franchit la porte de la ville et lâcha la bride à Feu astral pour lui permettre de se dénouer les muscles sur la lande avant de revenir sur la route boueuse. L'étalon s'était brisé la patte, quelques années plus tôt, mais cela ne ralentissait en rien son galop.
« Tout doux, mon garçon », dit Lux tandis qu'ils s'enfonçaient dans la forêt.
L'odeur des pins et des fleurs sauvages alourdissait l'air et Lux savourait l'arôme naturel et capiteux des terres nordiques. La lumière du soleil perçait la canopée en rayons obliques et la senteur de la terre humide lui fit courir un frisson sur l'échine en réveillant brièvement le souvenir de son cauchemar. Elle s'enfonça plus profondément dans la forêt, suivant la piste du nord. Lux leva une main et la tendit vers un rayon de soleil scintillant ; elle sentit la magie qui l'habitait frémir en elle à ce contact. C'était une sensation merveilleuse de la laisser se diffuser en elle, mais elle ne la laissa se manifester que petit à petit, de peur de perdre le peu de contrôle qu'elle avait.
Le monde s'éclaira pour elle tandis que la magie saturait ses sens, les couleurs de la forêt soudain surnaturellement éclatantes et vivantes. La jeune femme perçut des particules scintillantes dériver dans l'air, le souffle des arbres et le soupir de la terre. C'était incroyable de voir le monde ainsi, vibrant de toutes les énergies vitales. Des simples herbages aux puissants hauts bouleaux dont on disait que les racines plongeaient jusqu'au cœur du monde. Si la plus petite once de magie pouvait accomplir un tel miracle, quelles prouesses pourrait-elle réaliser en contrôlant parfaitement son pouvoir ?
Après avoir chevauché une heure dans cette forêt iridescente, Lux se trouva à un carrefour : l'une des routes conduisait à l'est, vers une communauté de bûcherons si ses souvenirs étaient bons, et l'autre menait vers la florissante mine d'argent à l'ouest. Son père possédait une part dans la mine et la fibule préférée de Lux était forgée dans le métal issu de ce filon. Entre les deux routes principales serpentait un petit chemin, presque invisible et à peine suffisant pour un cavalier solitaire ou un voyageur à pieds.
Elle se rappelait avoir suivi ce sentier il y a des années de cela, et elle se demandait aujourd'hui pourquoi elle éprouvait une telle réticence à y engager Feu astral. Elle n'avait aucune raison d'emprunter cette route, car l'hommage à son arrière-grand-père n'était qu'un prétexte. Lux ferma les yeux et écarta les bras, laissant la magie couler de ses doigts. Elle emplit ses poumons d'air froid et laissa la lumière de la forêt parler pour elle. Sa compréhension de son pouvoir était encore fraîche et limitée, mais cela en valait la chandelle si elle pouvait découvrir ce qui tourmentait cette région de Demacia.
La lumière s'exprima en nuances contrastées, en couleurs scintillantes et en illuminations intenses. Lux sentit la lumière d'étoiles distantes couler comme de la brume, une lumière qui baignait d'autres mondes et d'autres peuples, presque insupportable. Là où la lumière de Demacia tombait dans les ombres, la jeune femme frémissait. Là où la lumière nourrissait la vie, Lux était apaisée. Elle se tourna sur sa selle, savourant cette nouvelle sensation. Le soleil était presque à son zénith, et elle fronça les sourcils lorsqu'elle vit la lumière de la forêt vaciller et lui échapper. Les ombres s'emparaient de lieux où elles n'avaient pas leur place, des ténèbres étranges chassaient la lumière de sa place légitime. Son souffle s'épaissit dans sa poitrine, comme si une main serrait sa gorge, et une vague soudaine d'étourdissement la submergea. Ses paupières s'alourdirent, comme si elle était entraînée dans un assoupissement en plein jour.
Autour d'elle, la forêt était soudain silencieuse. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des arbres, pas un brin d'herbe ne bougeait. Les griffons étaient silencieux, le jacassement des animaux s'était tu. Lux entendit le doux murmure d'un linceul que l'on serre.
Dormir...
« Non », dit-elle, mais la fatigue artificielle continuait de l'envelopper, chaude, comme une couverture confortable. La tête de Lux tomba menton contre poitrine et elle ferma les yeux pour un très bref instant.
Le craquement d'une branche brisée et un frôlement de métal lui rouvrirent les yeux. Elle aspira beaucoup d'air, et le froid qui s'engouffra dans ses poumons la réveilla. Elle cligna des yeux pour en chasser les ténèbres et lâcha un soupir glacial tandis que la magie se dissipait. Elle entendit des cavaliers, le cliquetis des brides, le feulement du métal contre le métal. Des soldats en armure, prêts à faire la guerre. Au moins quatre, peut-être davantage.
Lux n'avait pas peur d'eux. Pas vraiment. Pas aussi loin dans les terres de Demacia. La noirceur qui rôdait dans la forêt, quelle qu'elle fût, était une menace bien plus effrayante. Il était difficile d'évaluer sa puissance ; ses compétences trahissaient un être éprouvant les limites de ce qu'il était capable de faire. Elle tira sur les rênes de Feu astral, lui faisant faire demi-tour.
La futaie s'ouvrit devant elle et cinq cavaliers firent leur apparition.
Des guerriers massifs, intégralement revêtus de plaques d'armure rutilantes. Ils montaient des destriers à large poitrail, aucun plus petit que dix-sept mains, tous caparaçonnés de bleu cobalt. Quatre avaient tiré leur épée, le cinquième portait sa lame à poignée d'or dans un étui laqué de bleu en travers de son dos.
« Luxanna ? » demanda-t-il, la voix étouffée par son armet.
Lux soupira pendant que le chevalier ôtait son casque pour dévoiler des cheveux noirs et des traits minéraux qui symbolisaient si parfaitement Demacia qu'on se demandait pourquoi cet homme ne servait pas de modèle à l'hôtel des monnaies.
« Garen... »
Son frère était venu avec quatre membres du Détachement hardi.
Venus de n'importe quelle autre unité, quatre guerriers n'auraient pas signifié grand-chose, mais chaque combattant du Détachement hardi était un héros, une légende vivante dont l'épée était gravée des marques de ses exploits. On ne cessait de se répéter leurs accomplissements dans les tavernes et au coin du feu, partout dans Demacia.
Les mèches sombres et les yeux de même, Diadoro était l'épéiste à la barbe fournie qui avait, un jour durant, tenu les Portes du Deuil contre les innombrables armures de la Légion Trifarian. À ses côtés se tenait Sabator de Jandelle, le tueur de l'immonde guivre fouisseuse qui s'éveillait tous les cent ans pour faire bombance, mais qui dormait désormais d'un repos éternel. Ses crocs pendaient dans la salle du trône du roi Jarvan, à côté du crâne de dragon que venaient de lui apporter son fils et son énigmatique camarade.
Plus légère mais pas moins impressionnante, Varya avait mené la charge sur les ponts de la flotte des havsvargars, à Aubecastel. Elle avait mis le feu aux navires et, bien que gravement blessée, avait fauché la vie de leur chef enragé. Rodian, son frère jumeau, avait fait voile au nord jusqu'à Frostheld et avait rasé par le feu la ville portuaire, pour que plus aucune flotte n'ose déferler sur le sud.
Lux les connaissait tous, mais elle soupira intérieurement à l'idée de devoir supporter leurs histoires, ce soir, autour de la table. Oui, c'étaient des héros de Demacia et ils méritaient le respect, mais entendre pour la dixième fois les détails de leurs exploits épuisait Lux à l'avance.
Garen vint se ranger à ses côtés ; déjà, Fossemont apparaissait à l'horizon. Jusqu'à ce que la lumière décline, ils avaient arpenté toute la région, cherchant Luca ou un signe de malfaisance, mais ils n'avaient rien trouvé. Il est vrai qu'avec le bruit que faisaient Garen et ses camarades, n'importe quelle créature des ténèbres avait le temps de fuir bien avant leur arrivée.
« Tu es vraiment là pour te rendre sur la tombe de Fossian ? »
« C'est ce que j'ai dit, non ? »
« Oui », répliqua Garen. « En effet. Mais cela me surprend. Mère semble croire que tu as détesté ta dernière visite. »
« Je suis étonnée qu'elle s'en souvienne. »
« Oh, elle s'en souvient très bien », dit Garen sans regarder sa sœur. « Quand la jeune Luxanna Crownguard ne prend pas plaisir à quelque chose, les cieux s'assombrissent, les nuages de pluie se déversent sur la terre et les animaux de la forêt courent se cacher. »
« Tu parles comme si j'avais été une enfant gâtée. »
« Avoue que ce n'est pas totalement faux », dit Garen, la pique à peine atténuée par son sourire. « On t'a passé des bêtises pour lesquelles j'aurais reçu une fessée. Mère me disait toujours de ne pas faire attention à ce que tu faisais. »
Les mots restèrent suspendus entre eux et Lux détourna les yeux, se souvenant qu'il ne fallait pas sous-estimer son frère. Tout le monde le savait honnête et franc, habile tacticien et fin stratège, mais rares ceux qui le savaient également subtil et rusé.
Lux savait que le sous-estimer était une grosse erreur. Oui, Garen n'était qu'un simple guerrier, mais simple n'a jamais voulu dire stupide.
« Que penses-tu qu'il soit arrivé à l'enfant ? » demanda Lux.
Garen fit passer ses doigts dans ses cheveux.
« Si je dois émettre une hypothèse, il a fait une fugue », dit-il. « Ou il a décidé de vivre une petite aventure et il s'est perdu dans la forêt. »
« Tu ne penses pas qu'un mage obscur s'est emparé de lui ? »
« C'est toujours possible, mais Varya et Rodian ont arpenté cette route il y a six mois et ils n'ont aperçu aucune trace de sorcellerie déviante. »
Lux approuva de la tête et demanda : « Tu as passé une nuit à Fossemont ? »
« Non », répondit Garen, alors qu'ils approchaient de la ville. « Pourquoi ? »
« Simple curiosité. »
« Il se passe quelque chose, par ici », interrompit Sabator face au soleil couchant, sa main en auvent au-dessus de ses yeux.
Garen regarda dans la même direction et perdit toute nonchalance. Sa posture changea, ses muscles se bandèrent, prêts à l'action, son regard se concentra. Les guerriers du Détachement hardi se mirent en formation à côté de lui, prêts à réagir.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda Lux.
Une foule en colère escortait un homme chancelant par une rue qui menait à la place du marché. Impossible d'entendre ce qu'elle hurlait, mais il n'était pas nécessaire d'entendre les mots pour comprendre la peur et la colère.
« Détachement ! En avant ! » lança Garen en donnant un coup d'éperons.
Feu astral était un cheval rapide, mais il n'était pas de taille contre les destriers de guerre de Demacia. Lorsque Lux franchit les portes, les hurlements se répondaient d'un bout à l'autre de la cité. Les flancs de son cheval étaient couverts de sueur et ses sabots ferrés lançaient des étincelles sur les pavés. Lux arrêta Feu astral au bord du marché bondé et sauta à terre : devant elle se déroulait une scène qu'elle avait vue trop souvent à Demacia.
« Non, non, non... » murmura-t-elle en voyant deux gardes traîner un homme en larmes, comme s'il n'était que du bétail, sur la plateforme des ventes aux enchères. Les vêtements de l'homme étaient trempés de sang et il gémissait pitoyablement. Une femme portant la robe des magistrats demaciens, bordée d'hermine et décorée d'ailes de bronze, se tenait devant lui : Son Excellence Giselle, probablement. Des centaines de citoyens de Fossemont remplissaient la place, hurlant en tendant le poing vers l'homme. L'intensité de leur haine était palpable et Lux sentit sa magie remonter, comme attirée, jusqu'à la surface de sa peau. Elle maîtrisa la lumière qui montait et se fraya un passage dans la foule pour rejoindre Garen au pied des marches de la plateforme.
« Aldo Dayan », dit Son Excellence Giselle, le timbre tremblant d'émotion. « Je vous accuse d'être un meurtrier et le complice d'un mage obscur ! »
« Non ! » hurla l'homme. « Vous ne comprenez pas ! C'étaient des monstres ! J'ai vu leurs vrais visages ! Des ténèbres. Uniquement des ténèbres ! »
« C'est un aveu ! » cria Giselle.
La foule lui fit écho, chaque voix ivre de vengeance. Tout le monde semblait prêt à foncer vers la plateforme pour éviscérer Aldo Dayan et c'est peut-être ce qui serait survenu si quatre chevaliers du Détachement hardi n'avaient monté la garde, leurs épées bien en vue.
« Que se passe-t-il ? » demanda Lux en rejoignant Garen.
Son frère ne la regarda pas, il avait toujours les yeux fixés sur l'homme à genoux.
« Il a assassiné sa femme et ses enfants dans leur lit, puis s'est rué à l'extérieur et a attaqué ses voisins. Il a démembré trois personnes à la hache avant qu'on ne parvienne à le capturer. »
« Pourquoi a-t-il fait une chose pareille ? »
Enfin, Garen la regarda. « D'après toi ? Il doit y avoir un mage dans les parages. D'ignobles ténèbres vivent par ici. Seule l'influence néfaste d'un sorcier a pu mener un loyal sujet demacien à commettre de telles abominations. »
Lux ravala une réplique cinglante. Laissant Garen derrière elle, elle monta les marches de la plateforme et alla jusqu'à l'homme à genoux.
« Dame Crownguard ? Que faites-vous ? » demanda Giselle.
Lux l'ignora et prit la tête de l'homme par le menton pour la relever. Son visage était couvert d'hématomes, un œil gonflé et fermé. Sang et morve coulaient de son nez et il ne retenait pas la bave qui dégoulinait de ses lèvres fendues.
« Regardez-moi », dit-elle, et les yeux de l'homme cherchèrent à faire le point sur elle. Ils étaient injectés de sang et surmontaient des poches violacées : le regard d'un homme qui n'avait pas dormi depuis des jours.
« Dayan, dites-moi pourquoi vous avez tué votre famille », fit Lux. « Pourquoi avez-vous attaqué vos voisins ? »
« Pas eux. Non. J'ai vu. Ce n'étaient pas eux, c'étaient... des monstres... » sanglota l'homme. « Les ténèbres sous une peau humaine. Rôdant depuis toujours parmi nous ! Je me suis éveillé et j'ai vu leurs vrais visages ! Alors je les ai tués ! Il le fallait. Il le fallait ! »
Son Excellence Giselle s'approcha de Lux. Lux vit une souffrance à déchirer l'âme sur les traits du magistrat. Elle avait pris dix ans en deux jours. Elle regarda Aldo Dayan avec dégoût, ses poings serrés contre ses cuisses.
« As-tu tué mon Luca ? » demanda-t-elle, sa voix brisée par la peine. « As-tu tué mon fils ? Simplement parce qu'il était différent ? »
Des appels à la vengeance montèrent de la foule alors que le soleil disparaissait à l'ouest et que les ombres s'allongeaient. Boue et fumier furent jetés à pleines poignées sur Aldo Dayan ; ses anciens amis, ses voisins réclamaient sa mort. Il s'agita sous la poigne des gardes, la bouche écumante et crachant de la salive rouge.
« Il fallait que je les tue ! » hurla-t-il, fixant ses accusateurs avec un regard de défi. « Ce n'étaient pas eux. Ce n'étaient que les ténèbres. Vous auriez fait la même chose à ma place ! »
Lux se tourna vers Giselle.
« De quoi parliez-vous quand vous avez dit que votre fils était différent ? »
La douleur du magistrat la dévorait, mais Lux repéra une honte cachée sous toute cette souffrance. Les yeux de Giselle étaient rouges et gonflés de fatigue, mais avaient néanmoins trahi le même regard que Lux avait surpris chez sa mère toute son enfance quand elle échouait à contrôler ses pouvoirs. C'était aussi le regard qu'elle observait chez son frère quand il croyait ne pas être vu.
« Que vouliez-vous dire ? » demanda-t-elle de nouveau.
« Rien », répondit Giselle. « Je ne voulais rien dire. »
« Différent en quoi ? »
« Différent, c'est tout. »
Lux avait déjà entendu ce genre d'esquives maladroites et elle comprit soudain en quoi le fils du magistrat était différent.
« J'en ai assez entendu », dit Garen en montant sur la plateforme, sa longue épée d'argent crissant en sortant de son fourreau. La lame scintilla dans la lumière du crépuscule, son fil fin comme une feuille.
« Garen, ne fais pas ça », dit Lux. « Cette histoire m'a l'air plus compliquée. Laisse-moi lui parler. »
« C'est un monstre », dit Garen, faisant tournoyer sa lame pour la poser sur son épaule. « Même s'il n'est pas un serviteur du mal, il reste un meurtrier. Il ne peut y avoir qu'une punition. Excellence ? »
Giselle détourna de Lux des yeux remplis de larmes. Elle approuva de la tête.
« Aldo Dayan, je vous déclare coupable et j'en appelle à Garen Crownguard du Détachement hardi pour exécuter la sentence de la justice demacienne. »
L'homme leva la tête et les sourcils de Lux se froncèrent lorsqu'elle sentit... quelque chose passer à travers lui. Le murmure d'une présence. La sensation disparut avant qu'elle n'ait eu le temps d'être sûre, mais un souffle d'air froid lui hérissa le poil.
Les membres de Dayan eurent un spasme de vagabond affligé par le mal sacré. Il murmura quelque chose, à peine audible, mais déjà Garen soulevait son épée pour lui porter un coup fatal. Les derniers mots de Dayan furent presque totalement noyés par le rugissement triomphal de la foule, mais Lux parvint à les saisir.
La lumière décline…
« Attends ! » cria-t-elle alors que la lame tombait.
La tête de l'homme roula au sol dans un hurlement titanesque de la foule. Le corps tomba sur la plateforme dans une mare de sang. La tête ne s'arrêta qu'aux pieds de Giselle ; de la fumée s'extirpait en tournoyant du cadavre d'Aldo Dayan comme de la bile noire crachée par une chair purulente. Le magistrat recula, sous le choc, tandis qu'une forme fantomatique aux longues griffes surgissait du crâne de l'homme mort.
L'ombre spectrale se précipita sur Giselle dans un sifflement furieux. La femme hurla quand la silhouette la traversa, avant de se dissiper comme des cendres emportées par le vent. Lux sentit le souffle de cette chose immonde, une énergie si vile, si inhumaine, si haineuse qu'elle défiait l'imagination. Giselle s'effondra, sa chair blême, pleurant de terreur.
Lux mit un genou à terre tandis qu'une myriade de visions d'horreur s'élevait en elle ; la peur d'être enterrée vivante, d'être chassée de Demacia par son frère, des mille manières dont une vie peut s'achever dans de terribles souffrances. Sa lumière intérieure lutta contre ces cauchemars et le souffle de Lux scintilla de fragments lumineux lorsqu'elle cracha pour chasser de sa bouche le goût de la mort.
« Lux… »
Garen murmurait, et il fallut un moment à la jeune femme pour comprendre pourquoi elle avait pu l'entendre dans les clameurs de la foule. Lux détourna les yeux du magistrat qui sanglotait et sentit la magie courir autour de son corps avec vigueur.
La foule s'était tue, totalement immobile.
« Lux, que se passe-t-il ? » demanda Garen.
Lux repoussa les images atroces qui encombraient encore son esprit et suivit le regard de Garen tandis que les guerriers du Détachement hardi venaient se placer aux côtés de leur chef.
Puis, l'un après l'autre, les citoyens de Fossemont tombèrent au sol, comme si la vie avait quitté leur corps.
Lux serra les dents et se remit sur pied.
Le soleil avait disparu derrière le mur occidental de la cité et elle écarquilla les yeux en voyant de vaporeuses formes noires s'élever des corps inconscients des habitants. Il n'y en avait pas deux semblables et Lux vit s'assembler une armée de formes en armure noxienne, d'énormes araignées, de serpents aux têtes innombrables, de guerriers d'ombre géants aux haches de glace, de grands dragons aux crocs en lames d'obsidienne et tout un pullulement de choses qu'un esprit sain ne saurait décrire.
« Sorcellerie », dit Garen.
Les créatures de l'ombre se dirigèrent vers la plateforme, glissant dans l'air sans un bruit. Un déferlement d'horreurs cauchemardesques.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda Varya.
« Les pires cauchemars des habitants de Fossemont qui ont pris forme », dit Lux.
« Comment le sais-tu ? » demanda Sabator.
« Je ne le sais pas. Pas avec certitude. Mais ça me paraît plausible », répondit Lux, sachant qu'elle ne pouvait rester ici pour combattre. En outre, le Détachement hardi était capable de se débrouiller seul. Elle plaça son pouce et son index sur sa lèvre inférieure et siffla une note d'appel avant de se tourner vers Garen.
« Je crois savoir comment mettre fin à tout ceci », dit-elle. « Peut-être... »
« Comment ? » demanda Garen, sans détourner les yeux de la horde d'ombres qui approchaient.
« Peu importe. Essaie seulement... de ne pas mourir avant mon retour. »
Lux courut jusqu'à l'extrémité de la plateforme tandis que Feu astral galopait parmi les créatures. Le destrier passa sans encombre, ses rêves et ses cauchemars ne représentant aucun intérêt pour la puissance qui s'étendait sur la cité. Lux sauta de la plateforme, s'accrocha à la crinière du cheval pour se rétablir d'un geste sur la selle.
« Où vas-tu ? » demanda Garen.
Le cheval se cabra et Lux se tourna vers son frère.
« Tu le sais déjà. Je vais rendre hommage à l'arrière-grand-père Fossian ! »
Garen regarda sa sœur s'enfoncer dans la foule ténébreuse, zigzaguant entre les corps des habitants de la ville. Des griffes se tendirent vers elle, mais, maîtrisant son cheval, elle esquiva toutes les attaques. Lux passa la meute et ne s'arrêta que le temps de le saluer.
« Pour Demacia ! » cria-t-elle.
Le Détachement hardi répondit en faisant retentir les épées contre les boucliers.
« Pour Demacia ! » répondirent-ils à l'unisson.
Lux s'éloigna de la ville au grand galop.
Garen se redressa dans l'attente du corps à corps et leva son épée.
« En formation ! » cria-t-il pour inciter ses camarades à adopter la posture de combat. Varya et Rodian gardaient sa gauche, Sabator et Diadoro sa droite.
« Nous sommes le Détachement hardi », dit Garen, plaçant la garde de son épée sous ses yeux perçants. « Que le courage et un œil d'aigle guident nos lames. »
Des molosses noir de jais atteignirent les premiers la plateforme et sautèrent dessus, tous crocs dehors. Garen et ses camarades les accueillirent avec un mur de boucliers, leurs épées prêtes. La paroi de fer repoussa les agresseurs. Bien que les ennemis fussent composés de ténèbres et de colère, ils combattaient avec puissance et habileté. Garen fit un pas et frappa l'une des bêtes là où sa colonne vertébrale aurait dû se trouver. Le monstre explosa dans un nuage de poussière noire avec un cri d'angoisse.
Garen releva sa lame et se retourna. Sa lame repoussa la mâchoire d'une autre créature. Il fit rouler ses poignets, fléchit son épaule et renvoya la bête au sol. Il prit appui du pied sur sa poitrine et la bête rugit en se disloquant. L'épée de Garen se redressa juste à temps pour bloquer le coup mortel d'une silhouette qui évoquait un immense guerrier de Freljord. L'impact le jeta à genoux.
« Je combattrai aussi longtemps que je tiendrai debout ! » dit-il entre ses dents – il bondit sur ses pieds en poussant un rugissement et il enfonça le pommeau de son arme dans le crâne cornu du guerrier. Ce dernier s'évapora dans une explosion de cendres et Garen pivota pour enfoncer son épée dans le ventre d'une autre bête.
Sabator décapita un molosse tandis que Diadoro tranchait de son bouclier un serpent. Varya, de la poignée de son épée, frappa les crocs d'un guerrier d'ombre sans visage pendant que Rodian plantait son arme dans l'ennemi de sa jumelle.
À chaque coup mortel, les créatures des ténèbres explosaient dans un tourbillon de cendres ambrées. L'épée de Garen brilla d'un éclat lunaire et la lame d'argent plongea dans le corps d'une sorte de scorpion.
Des serres sombres s'abattirent sur sa tête. Le bouclier de Sabator para l'attaque. Varya trancha la patte du monstre qui disparut. Une hideuse créature se jeta sur Rodian qui lui enfonça sa lame dans le crâne. Elle hurla en périssant. Mais à chaque ombre détruite, dix prenaient sa place.
« Dos à dos ! » hurla Garen, et les épaulières des cinq guerriers s'entrechoquèrent. Ils combattirent flanc à flanc dans un cercle d'acier, fanal de lumière dans les ténèbres.
« Montrez-leur la puissance de Demacia ! »
Lux chevauchait à travers la forêt et les arbres disparaissaient derrière elle aussitôt aperçus. Galoper ainsi dans la forêt n'était pas sans danger, mais elle devait faire vite : les ombres qui assaillaient Garen et le Détachement hardi attaquaient sans discontinuer. L'imagination humaine était un puits sans fond de cauchemars : peur de la mort, crainte des infirmités, hantise de perdre des êtres chers.
Elle suivait la route qu'elle avait empruntée le matin même, en espérant que Feu astral se souvienne mieux du chemin qu'elle. Lux et sa monture traversèrent la nuit jusqu'au croisement. Ignorant les routes de l'est et de l'ouest, Feu astral sauta par-dessus les fougères qui bloquaient le passage du nord.
Le sentier vers la tombe de l'arrière-grand-père Fossian.
En dépit de l'assurance de son cheval, Lux fut contrainte de ralentir sa course sur ce chemin de plus en plus escarpé et rocailleux. Plus elle approchait de la tombe, plus le paysage commençait à changer, prenant progressivement l'allure d'un décor de conte pour effrayer les enfants. Les arbres laissaient traîner jusqu'à terre des rameaux noirs, leurs branches tordues et noueuses comme des mains griffues s'accrochant à ses cheveux, à son manteau. Les trous qui crevassaient les troncs ressemblaient à des bouches hurlantes et des araignées venimeuses tournoyaient au bout de leurs fils dans les plus hautes branches. Le sol se fit de plus en plus spongieux, ses mares d'eau stagnante évoquant un bosquet abandonné par le petit peuple.
Feu astral s'arrêta à l'entrée d'une clairière plongée dans la pénombre et agita la tête, les naseaux palpitant de peur.
« Tout doux, mon garçon », fit Lux. « La tombe de Fossian n'est plus très loin. Encore un effort. »
Mais le cheval refusa obstinément de faire un pas de plus.
« Soit. Je me débrouillerai toute seule. »
Elle descendit de son destrier et entra dans la clairière. La lueur de la lune, filtrée par les nuages, lui donnait juste assez de clarté pour lui permettre de poursuivre.
Le monticule de la tombe de Fossian semblait plus noir que l'obscurité et son sommet était couronné par un cairn. De la fumée noire montait dans un ciel où tourbillonnaient les images d'horreurs anciennes attendant leur heure pour s'emparer du monde. Des lignes noires serpentaient le long de la grande plaque qui narrait les exploits de Fossian.
Un jeune garçon de douze ou treize ans était assis devant, en tailleur, son corps mince agité comme par une transe. Des radicules de fumée noire s'élevaient de la tombe pour venir s'enrouler autour de son cou comme des plantes grimpantes.
« Luca ? » appela Lux.
Les mouvements du garçon cessèrent.
Il se tourna pour faire face à Lux et elle eut un haut-le-corps à la vue de ses yeux sans âme. Un sourire cruel fendit son visage.
« Plus maintenant », dit-il.
Une araignée aux pattes hérissées de crochets attaqua Garen par-derrière, son ventre gonflé distendu par des myriades d'yeux et de mâchoires. Il fendit son thorax et fit basculer d'un coup de pied la créature en bas de la plateforme ; son corps se désintégra.
Garen sentit le froid s'immiscer dans les muscles de ses épaules : une griffe noire avait traversé son épaulière. Le métal ne se fendit pas. La griffe passa à travers sans résistance et Garen éprouva jusqu'à la nausée la révulsion qui s'empara de lui. Il sentit une odeur de terre tombale ; les relents fétides d'un sépulcre multiséculaire. Il tâcha de maîtriser la douleur, comme on lui avait appris à le faire.
Rodian chuta quand une lame courbe se glissa sous son plastron et plongea dans son flanc. Il hurla de douleur et son bouclier s'affaissa.
« Redresse-toi ! » hurla Garen. « Refuse la douleur. »
Rodian obéit, honteux de sa faiblesse ; les créatures semblaient se piétiner dans leur hâte à submerger le Détachement hardi.
« Il en vient toujours plus ! » cria Varya.
« Alors nous combattrons toujours plus ! » répondit Garen.
Lux n'avait qu'une envie : fuir cette clairière maudite. Néanmoins, elle marcha vers le jeune garçon, la main glissant vers la dague pendue à son côté. Ses yeux étaient striés de noir : des cauchemars prêts à se former, nourris du riche terreau de la fragilité humaine. Elle sentit une intelligence froide et calculatrice la jauger.
Luca fit un geste de la tête et se mit debout. Des ombres murmurantes s'assemblèrent au bord de la clairière, des monstres et des terreurs rôdant à l'extrémité du champ de vision de Lux et qui se déplaçaient pour l'encercler.
« Tes cauchemars sont innombrables », dit le jeune garçon. « Je pense que je vais te fendre le crâne avec une pierre pour les en extraire. »
« Luca, ce n'est pas toi », dit Lux.
« Dis-moi, qui crois-tu donc que je sois ? »
« Le démon qui gît dans cette tombe », dit Lux. « Tu n'étais sûrement pas aussi mort que les gens le croyaient quand ils ont enterré Fossian. »
Luca sourit, sa bouche si largement ouverte que la peau s'en déchira aux extrémités. Des filets de sang tombèrent sur son menton.
« Et même pas mort du tout », dit-il. « Endormi. En repos. En régénération. Je me préparais. »
« Tu te préparais à quoi ? » demanda Lux en se forçant à faire un pas de plus.
L'enfant leva un doigt réprobateur. Lux s'immobilisa, incapable de faire un pas de plus. Ses doigts étaient serrés autour de la poignée de sa dague.
« Tout doux, tout doux », dit-il, se penchant pour prendre une pierre pointue. « Laisse-moi d'abord me servir un petit cauchemar. »
« Luca », dit Lux, incapable de bouger, mais pas privée de sa voix. « Tu dois le combattre. Je sais que tu le peux. Il y a de la magie en toi. Je sais que c'est le cas, que c'est pour ça que tu t'es enfui. C'est pour ça que tu es venu jusqu'ici, pour te tenir aux côtés de quelqu'un qui a battu un démon. »
Le monstre qui avait revêtu la peau du garçon ricana et l'herbe dépérit autour de lui à ce bruit.
« Ses larmes étaient comme de l'eau dans le désert », dit-il, avançant pour lui tourner autour, comme s'il cherchait le meilleur angle pour fendre le crâne de Lux. « Elles m'ont éveillé, elles m'ont nourri. J'avais dormi si longtemps que j'en avais oublié la saveur des souffrances mortelles. »
Le garçon tendit le bras et lui caressa la joue. Ce contact fit courir une décharge de terreur dans tout le corps de la jeune femme. L'adolescent retira son doigt et un fil de brume suivit le mouvement. Lux frissonna, remplie soudain de la peur de se noyer. Une larme coula sur sa joue.
« Je l'ai assoupi et ses rêves étaient gangrenés d'horreurs qu'il suffisait de rendre réelles », dit le garçon. « Sa puissance est faible, une simple braise comparée à la fournaise qui brûle à l'intérieur de toi. Il ne m'a guère fourni de substance réelle, mais les peurs enfantines sont un banquet pour qui est resté si longtemps à la diète. Demacia est un enfer pour ceux de son espèce. Pour ceux de ton espèce. »
Lux sentit sa magie frémir devant cette créature ; les ténèbres envahissaient la clairière, étouffaient sa lumière jusqu'à n'en faire guère plus qu'une étincelle. Elle essaya de la préserver, sachant que même une étincelle pouvait suffire à enflammer toute une forêt.
« Tout le monde le haïssait. Luca le savait. Vous autres mortels êtes prompts à craindre ce que vous ne comprenez pas. Il fut très facile d'alimenter ces flammèches et d'en extirper les plus somptueuses visions de terreur. »
Lux remua les doigts sur la poignée de cuir de sa dague. Ce fut douloureux, mais la douleur signifiait qu'elle avait le contrôle. Elle s'en servit. Elle cajola l'étincelle qui croissait en elle, la protégea contre sa peur, la laissa se réinstaller lentement dans son corps.
« Luca, je t'en prie », dit-elle, luttant pour articuler chaque syllabe. « Tu dois le combattre. Ne le laisse pas se servir de toi. »
Le garçon éclata de rire. « Il ne peut pas t'entendre. Et même s'il le pouvait, tu sais pertinemment qu'il a raison d'avoir peur de ce qui lui arriverait si ses propres concitoyens découvraient la vérité sur lui. Il représente ce qu'ils haïssent le plus. Un mage. Tu es bien placée pour savoir ce que ça signifie. »La douleur se propagea dans le bras de Lux avant de se répandre dans sa poitrine. Les yeux mangés de noir du garçon se rétrécirent lorsqu'il sentit cette magie se développer.
« Oui, je sais ce que ça signifie », dit Lux. « Mais je ne permets pas à la peur de me définir. »
La jeune femme tendit sa dague en direction du garçon avec un hurlement de douleur. Elle ne voulait pas le blesser, seulement que le métal de la lame le touche et lui transmette un éclat de sa lumière. Ses membres la brûlaient et le coup fut maladroit. Le garçon sauta en arrière, mais trop lentement. Le plat de la lame effleura la peau de sa joue.
Ce contact fut éphémère, mais il suffit.
Le Détachement hardi tranchait à l'épée, écrasait au bouclier, mais nul ne peut combattre indéfiniment.
Au bout du compte, les guerriers allaient être submergés par les ombres.
Une meute de créatures informes attaqua sur la gauche, déviant les coups de Diadoro de tout leur corps. Un coup rebondit sur son bouclier pour s'abattre sur son épaulière. Il grogna et enfonça son épée dans le ventre d'une bête à la chair noire dont la tête évoquait les dragons.
« En avant ! » hurla Sabator. « Empêche-les de progresser ! »
Garen frappa l'ombre d'estoc, taille dans les entrailles, fente dans la poitrine. Jusqu'à la garde et pivot. Ne pas cesser de bouger. Un mouvement à droite, un crâne d'insecte hululant avec des crocs de dagues. Il le frappa dans les yeux. La bête hurla et explosa dans un nuage de cendres et de fumée.
Deux autres. Pas assez de place pour un large mouvement d'épée. Un coup avec le pommeau, dans la poitrine du premier. Transpercer l'autre de part en part, retirer la lame. Le monstre battit en retraite. Garen fit un pas en arrière, à la hauteur de Varya et Rodian. Tous étaient couverts de cendres des pieds à la tête.
« Nous tenons », dit Garen.
« Mais pendant encore combien de temps ? » demanda Diadoro.
Garen regarda vers le nord, où une lumière lointaine brillait dans la forêt.
« Aussi longtemps qu'il faudra à Lux. »
Les ombres marchaient toujours sur eux.
La lumière jaillit de Lux et se déversa dans Luca. Une illumination aussi aveuglante qu'incontrôlée explosa dans la clairière. Le monstre qui possédait le jeune garçon fut arraché à sa chair dans un crissement de fureur et de désespoir. Un feu immaculé enveloppa Lux ; tout autour d'eux n'était plus qu'un voile blanc dont la puissance était aussi terrifiante que les ténèbres. C'était magnifique, mais Lux pouvait à peine diriger cet éclat rageur qui se déchaînait à travers elle. Les ténèbres fuyaient devant l'extraordinaire puissance de la jeune femme et l'incandescence de sa lumière chassait les ombres. L'irradiation ne cessait de croître : bientôt, ni la forêt ni la tombe ne furent plus visibles, avalées par une extension permanente de néant lumineux. Devant Lux, un jeune garçon était assis, ses genoux relevés contre sa poitrine. Il redressa la tête et ses yeux étaient ceux d'un enfant effrayé.
« Peux-tu m'aider ? » demanda-t-il.
« Oui », dit Lux, qui alla s'asseoir à côté de lui. « Mais pour cela, tu dois revenir avec moi. »
Il secoua la tête. « Je ne peux pas. J'ai trop peur. L'homme-cauchemar est dans les parages. »
« C'est vrai, mais ensemble, nous pouvons le vaincre. Je vais t'aider. »
« C'est vrai ? »
« Si tu acceptes de me laisser faire », dit Lux avec un sourire. « Je sais ce que tu traverses, je sais que tu as peur de la réaction des gens s'ils apprennent ce que tu peux faire. Crois-moi, je suis dans la même situation. Mais tu n'as pas à avoir peur. Ce qu'il y a à l'intérieur de toi... Ce n'est pas maléfique. Ce ne sont pas des ténèbres. C'est la lumière. Une lumière que nous pouvons peut-être apprendre à maîtriser ensemble. »
Elle lui tendit la main.
« Tu me le promets ? »
« Je te le promets », dit Lux. « Tu n'es pas seul, Luca. »
L'enfant saisit sa main comme un homme qui se noie s'empare d'une corde qu'on lui lance.
La lumière grandit encore, d'une clarté insoutenable, et quand elle disparut, Lux vit la clairière telle qu'elle était dans les souvenirs de sa précédente visite, des années plus tôt. De l'herbe verte, un tertre surmonté d'un cairn et d'une plaque narrant les exploits de Fossian. Les ténèbres qui avaient métamorphosé un temps la forêt avaient disparu. Les arbres griffus n'étaient plus que des arbres, le ciel une voûte parsemée d'étoiles. Les hululements des rapaces nocturnes se répondaient sous la canopée.
Luca tenait toujours sa main ; il sourit à Lux.
« Il est parti, l'homme-cauchemar ? »
« Je crois », dit-elle, captant l'arrière-goût amer des puissances obscures quand elles s'effacent. « Du moins pour l'instant. Je ne pense plus qu'il soit dans cette tombe désormais, il a quitté les lieux. Pour le moment, c'est tout ce qui compte. »
« On peut y aller, alors ? » demanda Luca.
« Oui. Rentrons. »
Le froid engourdissait Garen. Ses membres étaient de plomb, traversés de part en part par des griffes d'ombre. Ses veines étaient remplies de glace et le gelaient jusqu'au cœur ; ses prunelles tournaient à l'anthracite.
Sabator et Diadoro gisaient à terre et leur peau noircissait. Rodian était à genoux, une serre l'étranglait. Varya se battait toujours, le bouclier pendant invalide à son côté, mais l'épée toujours en mouvement.
Garen avait dans la bouche le goût des cendres et du désespoir. Il n'avait jamais été vaincu. Pas comme ça. Même le jour où il avait cru Jarvan mort, il avait trouvé le courage de continuer. Aujourd'hui, sa vie lui était arrachée à chaque inspiration.
Une immense silhouette se dressa devant lui, celle d'une ombre cornue armée d'une hache des ténèbres. Elle avait l'allure d'un guerrier sauvage que Garen avait tué des années plus tôt. Le Demacien leva son épée, prêt à mourir en hurlant le nom de sa patrie.
Un vent d'été se mit à souffler. Une étrange lumière illumina le ciel du nord tel un soleil qui se lève.
Les créatures de l'ombre disparurent complètement, comme le vent disperse la fumée.
Garen expira tout l'air de ses poumons, surpris d'en être encore capable. Rodian avala tout l'air qu'il put pendant que Sabator et Diadoro se remirent debout. Ils regardèrent autour d'eux, stupéfaits, tandis que les derniers vestiges de ténèbres étaient bannis et que les villageois revenaient à la vie.
« Que s'est-il passé ? » demanda Varya.
« Je ne sais pas », dit Garen.
Luca ayant retrouvé sa mère au comble du bonheur, Lux et Garen pouvaient enfin quitter Fossemont par la porte sud à la tête du Détachement hardi. Les émotions de la cité s'étaient apaisées, mais la culpabilité flottait autour de chaque villageois que les chevaliers croisaient. Nul, dans la ville, ne se souvenait de ce qui s'était passé après l'exécution, mais tout le monde savait avoir joué un rôle dans la mort de leur concitoyen.
« Que la Voilée t'accueille en son sein », dit Lux en voyant passer la procession funéraire d'Aldo Dayan.
« Penses-tu vraiment qu'il mérite une telle clémence ? » demanda Garen. « Il a tué des innocents. »
« C'est vrai », dit Lux, « mais comprends-tu pourquoi ? »
« Est-ce que c'est important ? Il était coupable de plusieurs crimes et il en a payé le prix. »
« Bien sûr que c'est important. Aldo Dayan était leur ami et leur voisin. Ils ont partagé avec lui leur bière à la taverne, échangé des plaisanteries dans la rue. Leurs fils et leurs filles ont joué avec ses enfants. Dans leur hâte à le juger, ils ont perdu toute chance de comprendre ce qui avait conduit à un tel massacre. »
Garen ne quittait pas la route des yeux.
« Ils ne veulent pas comprendre », dit-il enfin. « Ils n'ont pas besoin de ça. »
« Comment peux-tu dire une chose pareille ? »
« Nous vivons dans un monde qui n'autorise pas de telles nuances, Lux. Demacia est menacée de toutes parts par de terribles adversaires, les tribus sauvages du nord, un empire avide à l'est et la puissance des mages obscurs qui menacent le tissu même de notre réalité. Par nécessité, nous n'avons droit qu'à des jugements absolus. Permettre le doute nous affaiblit. Je ne peux pas permettre que nous soyons affaiblis. »
« Même si tel en est le prix ? »
« Oui. C'est pourquoi je fais ce que je fais. »
« Pour Demacia ? »
« Pour Demacia », dit Garen.