From the Ashes
« Xayah and Rakan rebuild what was lost. »
« Je n'y arrive pas. »
Les mots étaient durs à prononcer pour Kegan et ils faillirent ne pas passer, mais il se força à les prononcer.
« Maître. Je n'y arrive pas. »
La défaite lui avait donné une chance de reprendre son souffle. Qui aurait cru que l'échec pouvait être si épuisant ? À cet instant, il chercha une trace de sympathie dans les yeux de son aîné. Écœuré, il constata qu'elle était là, visible comme un rapace dans un ciel sans nuage.
Quand le maître de Kegan parla, ce fut sur le timbre des pays lointains. Son accent était rarement mêlé aux vents du nord. « La question n'est pas que tu y arrives ou non. La question est que tu dois y arriver. »
Le vieil homme claqua des doigts. Dans un éclair violet, le fagot de bois mort prit vie. Un feu de camp né d'une seconde de pure volonté.
Kegan se détourna du feu et cracha dans la neige. Il avait déjà entendu ces mots et ils n'étaient pas plus utiles maintenant qu'ils ne l'avaient été avant.
« C'est si facile, à vous entendre. »
Son maître haussa les épaules, comme si même cette accusation lasse nécessitait réflexion avant toute réponse. « C'est peut-être simple. Mais pas facile. Ce n'est pas toujours la même chose. »
« Mais il y a sûrement une autre méthode… » murmura Kegan, touchant inconsciemment du bout des doigts les marques de brûlure qui lacéraient sa joue. À peine l'eût-il dit qu'il y crut. Il fallait que ce fût vrai. Ça ne serait pas toujours comme ça. Ça ne pouvait pas être toujours comme ça.
« Pourquoi ? » Son maître le regardait sans chercher à camoufler sa curiosité. « Pourquoi devrait-il y avoir une autre méthode ? Parce que tu continues d'échouer avec celle-ci ? »
Kegan grogna. « Répondre à des questions par des questions est la philosophie des lâches. »
Son maître leva un sourcil. « Nous y voilà donc. La sagesse d'un barbare qui ne sait pas encore lire ni compter au-delà des doigts de ses mains. »
La tension diminua tandis que les deux hommes échangeaient un sourire froid. Ils se réchauffèrent en buvant leur bouillon dans des tasses d'ivoire, à la lueur vacillante du foyer. Au-dessus d'eux, au-dessus de la toundra sur des centaines de lieues, le ciel frémissait de lumière.
Kegan regardait le spectacle habituel des cieux, l'irradiation qui caressait la lune et les étoiles qui la berçaient. Il détestait cette terre, mais on y trouvait de la beauté en abondance, si l'on savait où regarder.
Parfois, il suffisait de lever les yeux.
« La danse des esprits est sauvage, cette nuit », dit-il.
Son maître leva vers le haut un regard qui n'avait rien de naturel. « L'aurore ? Ce n'est pas le fait des esprits. C'est l'action des vents solaires sur les hauteurs de… »
Kegan le regarda dans les yeux.
Son maître s'interrompit et s'éclaircit maladroitement la gorge. « Peu importe. »
Le silence s'installa de nouveau entre eux. Kegan sortit son couteau de sa ceinture et commença à travailler un morceau de bois qui n'avait pas brûlé. Ses gestes étaient précis. Des mains qui avaient initié des incendies et mis fin à des vies se consacraient maintenant à une tâche plus pacifique.
Du coin de l'œil, il vit que le sorcier le regardait.
« Je veux que tu inspires », dit le vieil homme.
La lame fit une légère éraflure. « Je respire. Je suis toujours en train de respirer. »
« S'il te plaît », dit son maître avec un peu d'impatience, « ne sois pas si obtus. »
« Si quoi ? »
« Obtus. Ça veut dire… Ma foi, peu importe ce que ça veut dire. Je veux que tu inspires et que tu retiennes ta respiration aussi longtemps que possible. »
« Pourquoi ? »
Son maître soupira.
« Très bien », fit Kegan, lançant la branche dans le feu et remettant à l'étui son couteau à manche d'os. « Très bien. »
Il prit une grande respiration, amplifiant sa cage thoracique. Silencieux tant qu'il retenait sa respiration, il regarda son maître comme pour lui demander ce qui viendrait ensuite.
« Tu ne crées pas l'air que tu respires », dit le sorcier. « Tu l'attires à l'intérieur de toi pour qu'il te permette de vivre. Tu l'utilises selon ce dont ton corps a besoin et tu le libères en expirant. Il n'est jamais à toi. Tu n'es qu'un vaisseau pour lui. Tu inspires, tu expires. Tu es un canal par lequel l'air passe. »
Kegan fit mine d'expirer, mais son maître secoua la tête.
« Non. Pas encore. Éprouve l'air dans tes poumons, Kegan. Sens-le pousser contre la camisole de ton corps. Ressens ses efforts pour s'échapper. »
Le jeune barbare devenait rouge peu à peu. Ses yeux posèrent la question interdite à ses lèvres.
« Non », répondit le sorcier. Il fit un geste vers Kegan d'une main décolorée. « Continue de retenir ta respiration. »
Quand l'endurance de Kegan céda, l'orgueil prit le relais. Quand même l'orgueil commença à céder, il continua par pure obstination. Il regardait son maître comme si ses yeux étaient des dagues, tremblant sous l'effort, certain qu'il s'agissait d'une épreuve, sachant qu'il avait quelque chose à prouver, sans savoir de quoi il s'agissait.
Sa vision s'obscurcissait. Son pouls était un battement de tambour dans ses oreilles. Pendant ce temps, son maître regardait sans rien dire.
Enfin, Kegan expira d'un coup dans l'air frais du soir et se mit à respirer frénétiquement pour récupérer. Il était comme un loup à cet instant, un animal sauvage découvrant les crocs, menaçant pour quiconque oserait l'attaquer dans ce moment de faiblesse.
Cela aussi, son maître le regardait.
« Je commençais à me demander si tu poursuivrais jusqu'à t'évanouir », murmura-t-il.
Kegan sourit et se frappa la poitrine du poing, fier de son endurance.
« C'est là tout le problème », dit son maître devant cette posture. « Je t'ai dit que l'air n'était pas à toi, et pourtant tu es fier de toi pour l'avoir conservé si longtemps à l'intérieur de toi. Il en va de même avec la magie. Tu la veux, comme si elle pouvait être possédée. Tu t'y accroches, oubliant que tu n'es qu'un canal par lequel elle passe. Tu l'étouffes dans ton cœur et dans tes mains. La magie est étranglée dans ta poigne, parce que tu la vois comme quelque chose qui doit se plier à ta volonté. Ce n'est pas comme ça que ça marche. La magie est comme l'air. Tu dois la prendre dans ce qui existe autour de toi, l'utiliser un moment, puis la libérer. »
Tous deux, l'élève et le maître, le barbare et le sorcier, redevinrent silencieux. Le vent hurlait dans les canyons du sud et la brise s'en faisait l'écho.
Kegan regarda le vieil homme avec soupçon. « Alors, pourquoi ne me l'avez-vous tout simplement pas dit ? Pourquoi m'avoir fait retenir mon souffle ? »
« Mais j'ai dit tout cela. Des dizaines de fois, de dizaines de manières. J'espérais que tu comprendrais mieux si j'ajoutais à la leçon un élément pratique. »
Kegan eut un reniflement dédaigneux, puis fixa le feu.
« Maître. Quelque chose me travaille ces temps-ci. »
Le sorcier rit pour lui-même et tapota le rouleau de parchemin attaché dans son dos. « Non, Kegan. Je ne te laisserai pas lire ça. »
Le jeune barbare sourit sans joie. « Ce n'est pas ce que je voulais demander. Et si ça n'était pas l'élève qui était médiocre ? Si c'était le professeur ? »
Son maître regardait les flammes, ses prunelles reflétant la danse des escarbilles.
« Je me pose parfois moi-même la question. »
Le jour suivant, ils firent route vers le nord, puis vers l'ouest. Dans peu de temps, même le reste de toundra ne serait plus que glace, et ils voyageraient dans un paysage sans vie. Pour le moment, ils marchaient toujours sur un sol rocheux et stérile à la végétation sèche et éparse. Les pensées du sorcier étaient aussi sombres que l'environnement, mais Kegan était comme d'habitude. Il persévérait sans se plaindre et sans joie.
« Vous avez dit quelque chose, l'autre jour », dit-il en se rapprochant de son maître. « Quelque chose qui ressemblait à un mensonge. »
Le sorcier se tourna vers lui, ses traits cachés par sa capuche. « Je suis bien des choses, et toutes ne sont pas des qualités. Mais je ne suis pas un menteur. »
Kegan grommela quelque chose qui pouvait être ou non une excuse. « Peut-être pas un mensonge, alors. Disons… une fable. »
Le sorcier le regardait. « Continue. »
« Ce lieu. Cet empire. Le royaume censé avoir été détruit il y a des siècles. »
« Shurima ? Eh bien quoi ? »
« Vous avez dit qu'il se trouvait sur une terre que la glace ne recouvrait jamais. » Kegan sourit comme au souvenir d'une plaisanterie. « Je ne suis pas si crédule. »
La curiosité du barbare arracha le sorcier à son humeur sombre. Il changea son sac d'épaule sans retenir un sourire.
« Ce n'était pas un mensonge. » Il s'arrêta pour désigner le sud. « Très loin, à des centaines de jours de marche, par-delà l'océan, il y a une terre où… »
Comment expliquer le désert à un homme qui ne connaît que l'hiver ? Comment expliquer le sable à un homme qui ne connaît que la glace ?
« …une terre où la terre est une poussière brûlante et où nul ne connaît la neige. Le soleil y brille sans pitié. Même la pluie est rare. Le sol est assoiffé. »
Kegan le regardait intensément. Il avait un regard de méfiance, trahissant le refus de croire de peur de passer pour un imbécile. Le sorcier avait vu ce regard chez de nombreux êtres, enfants perdus comme adultes fragiles.
« Un endroit qui n'a jamais senti le toucher d'Anivia », murmura Kegan. « Mais le monde est-il vraiment si grand ? Peut-on marcher si longtemps et ne pas en voir la fin ? »
« C'est la vérité. De nombreuses terres en ce monde ne connaissent pas la glace. Tu apprendras un jour que peu d'endroits sont aussi froids que Freljord. »
La conversation cessa jusqu'au bivouac du soir, tant il restait peu à dire. Pourtant, le jeune barbare persévéra, regardant son maître assis en silence de l'autre côté du feu.
« N'êtes-vous pas censé m'apprendre quelque chose ? »
Le sorcier souleva un sourcil. « Le dois-je vraiment ? »
Il donnait toujours l'impression que le simple fait d'être en vie était une intrusion de la part de son disciple. Ils étaient ensemble depuis plusieurs semaines. Kegan s'y habituait. Il passa ses doigts dans ses cheveux sales, dégageant son front des reliques en ivoire de sa mère. Il murmura quelque chose qui, avec de l'imagination, pouvait passer pour une affirmation.
Comme le sorcier ne répondait pas, il insista.
« Alors, est-ce qu'on sera à ce... cet endroit où l'on doit aller, aujourd'hui ? »
Son maître le regarda. « Non. Nous en avons pour plusieurs semaines. »
Le sorcier ne semblait pas plaisanter.
« Et j'ai repensé aux difficultés que tu éprouves à contrôler tes dons. »
Kegan ne sut pas quoi répondre. Parfois, le silence était nécessaire pour ne pas paraître ignorant ou impatient. Le sorcier reprit :
« Tu as du talent, c'est vrai. C'est dans ton sang. Mais tu dois cesser de voir la magie comme une source externe et antagoniste. Il ne faut pas l'assujettir, mais... l'encourager. Je t'ai observé. Quand tu veux faire appel à elle, c'est pour la plier à ta volonté. Tu veux la contrôler. »
Kegan se sentait frustré. « Mais c'est comme ça que la magie fonctionne. C'est ainsi que faisait ma mère. Elle voulait quelque chose et elle le faisait survenir. »
Le sorcier réprima un peu d'irritation. « On n'a pas besoin de faire survenir la magie. La magie est. La matière brute de la création est tout autour de nous. Tu n'as pas besoin de la plier à tes besoins. Tu dois juste… l'encourager. Dirige-la sur le chemin que tu souhaites lui voir prendre. »
En parlant, il fit le geste de modeler de l'argile. Un carillon lointain résonna dans l'air, tenant une note parfaite. Des énergies brumeuses se déployèrent entre ses doigts et se mêlèrent lentement en boule. Des filaments sortirent de la sphère et s'enroulèrent autour de ses mains, étrangement organiques.
« Il y aura toujours ceux qui étudient la magie dans un état d'esprit rigide en cherchant à imposer leur volonté aux forces primitives. Et cela marche, jusqu'à un certain point. Lentement, et mal. Mais pourquoi te conduire de façon si grossière, Kegan ? Je ne force pas ces énergies à composer une sphère. Je les y encourage. Tu comprends ? »
« Je vois, mais de là à dire que je comprends... »
Le sorcier approuva avec un sourire. Son apprenti avait enfin dit quelque chose de pertinent.
« Certains, dont l'âme est trop disciplinée ou trop peu imaginative, codifient l'énergie magique qui relie les royaumes. Ils la manipulent, la lient, autant qu'ils en sont capables. Ils regardent le soleil à travers une fissure dans le mur, émerveillés de voir la lumière pénétrer dans leur chambre noire, alors qu'ils pourraient sortir et voir le jour. » Il soupira. « Ta mère était ainsi, Kegan. Elle maîtrisait une magie mineure grâce à des rituels répétitifs et des décoctions traditionnelles. Mais, comme tous ceux qui recourent aux rituels, aux talismans et aux livres de sortilèges, elle ne faisait que créer une barrière entre elle et les forces pures. »
Kegan observait les palpitations de la sphère que le sorcier ne touchait pas, qui était toujours sur le point de lui échapper.
« Tel est le secret, jeune barbare. »
Leurs yeux se croisèrent, pâles et humains d'un côté, et de l'autre... les dieux seuls savaient quoi.
« J'écoute », dit Kegan, avec plus de douceur qu'il n'en avait eu l'intention. Il ne voulait pas apparaître ignorant ou subjugué, d'autant qu'il était les deux.
« La magie veut être utilisée », dit le sorcier. « Elle est tout autour de nous, elle émane des premiers fragments de la création. Elle veut qu'on exerce sa puissance. Et c'est le vrai défi sur le chemin que nous parcourons. Quand tu comprends ce que veut la magie, à quel point elle le veut... La difficulté n'est plus de savoir comment l'utiliser, mais comment l'arrêter. »
Le sorcier ouvrit les mains, incitant les forces de la sphère à se diriger vers son apprenti. Le barbare tendit prudemment la main pour les accueillir, mais la sphère explosa au moment où ses doigts touchèrent sa surface. Les radicules de brume s'évanouirent. Le carillon diminua d'intensité, puis se tut.
« Tu apprendras », promit le sorcier. « La patience et l'humilité sont les leçons les plus dures, mais il n'en faut pas d'autre. »
Kegan approuva, non sans doute et sans hésitation.
Le sorcier ne dormit pas, cette nuit. Il resta éveillé, enveloppé dans ses fourrures, regardant l'aurore boréale qui ondulait dans le ciel nocturne. De l'autre côté du feu, le barbare ronflait.
Il a les rêves de celui qui ne porte pas de fardeau, songea le sorcier.
Non. C'était injuste. Kegan était une brute, mais il venait d'une terre où la vie était dure. C'était un enfant de Freljord, dont l'instinct était avant tout la survie. Chez lui, des bêtes à peau de fer et crocs de lance rôdaient dans la nature. Les raids des villages rivaux répandaient du sang sur les côtes de glace. Leur hiver durait des millénaires. L'écriture et les arts y étaient des luxes ; y lire un livre était un mythe et les légendes étaient transmises oralement par les anciens et les chamans.
Kegan, malgré sa brusquerie têtue, avait connu son lot de fardeaux.
Est-ce une erreur de l'avoir pris avec moi ? Était-ce de la clémence, ou de la faiblesse ?
Il n'y avait pas de réponse.
J'aurais pu le laisser derrière moi. Aussitôt que cette pensée lui vint, tout le reste suivit. Il n'aurait pas été le premier que j'aurais abandonné...
Le sorcier regarda le barbare qui dormait à travers la fumée du feu. Les lèvres puis les doigts du jeune homme bougèrent.
« Je me demande à quoi tu rêves, Kegan Rodhe. Quels fantômes de souvenirs lointains tentent de te posséder ? »Nuit après nuit, dans ses rêves, Kegan remontait les chemins de son passé. Avant de rencontrer le sorcier, il avait été un exilé, obligé d'errer seul dans les étendues glacées, réchauffé seulement par son désir de vivre.
Et avant ? Un bagarreur. Un chaman raté. Le fils d'une mère distante.
Selon tout autre critère que ceux de Freljord, il était encore jeune. Dix-neuf cycles hivernaux. Sa vie avait été dure, il avait survécu à la pointe de son intelligence et de sa lame, gagnant un début de renom et plus que sa part d'indignité.
Nuit après nuit, dans ses rêves, il errait de nouveau dans le hurlement des tempêtes blanches, presque mort de froid. C'était un guérisseur, cherchant dans les rocs, sous la pluie, les couleurs qui trahissaient les herbes rares. C'était un gamin accroupi dans la grotte de sa mère, dans ce lieu où il pouvait s'abriter du monde, mais pas de son regard plein de doutes.
Nuit après nuit, dans ses rêves, le Port de Rygann brûlait de nouveau.
Il avait sept ans quand il avait appris la vérité sur son sang. Sa mère était accroupie à côté de lui. Elle lui prit le visage dans les mains, regardant les hématomes qui marquaient sa peau. Il fut surpris et mal à l'aise, car elle le touchait rarement.
« Qui t'a fait ça ? » demanda-t-elle. Et, alors qu'il s'apprêtait à répondre, elle prononça des mots qui lui étaient bien plus familiers. « Qu'est-ce que tu as fait ? Qu'as-tu fait pour mériter cette punition ? »
Elle se détourna avant qu'il ne réponde.
Il tremblait encore d'avoir été touché, car il aimait et craignait ces moments de proximité maladroite. « C'était de la lutte, mère. Tous les garçons du village pratiquent la lutte. Les filles aussi. »
Elle le regarda avec des yeux sceptiques. « Tu ne t'es pas fait ces marques en luttant, Kegan. Je ne suis pas stupide. »
« Après, il y a eu une bagarre. » Il essuya son nez avec sa manche rugueuse. « Certains garçons n'ont pas aimé que je gagne. Ils se sont mis en colère. »
Sa mère était mince, frêle, sur une terre qui dévorait les faibles. Elle avait vieilli avant l'âge, victime des douleurs muettes et de l'isolement qu'entraînaient ses talents. Même à sept ans, Kegan savait tout cela.
C'était un enfant sensible. C'était l'avantage d'avoir une mage pour mère.
Il leva les yeux vers elle et vit une douceur inhabituelle dans son regard, aussi étranger que sa caresse de l'instant d'avant. Il se dit qu'elle allait se mettre à genoux pour le serrer dans ses bras, et la pensée le plongea dans un mélange d'espoir et de terreur.
Mais les yeux noirs se durcirent.
« Je t'ai pourtant dit que tu ne devais pas fâcher les autres enfants. Notre vie sera encore plus dure si le village te hait, Kegan. »
« Mais c'est eux qui ont commencé. »
Elle le regarda. Son expression était aussi froide et sombre que ses yeux. Les yeux du gosse étaient vert pâle, au contraire. D'après sa mère, il les tenait de son père.
« Et toutes les autres fois, c'est toi qui as commencé. Ton mauvais caractère, Kegan… »
« Non, ce n'est pas vrai », mentit le garçon. « Pas toutes les autres fois, en tout cas. »
Sa mère s'enfonça plus loin dans la grotte. Elle s'accroupit près du feu et remua la graisse d'elnük bouillie qui leur servirait de dîner pendant trois nuits. « La magie est dans notre sang. Dans nos os. Dans notre souffle. Nous devons faire attention, plus que les gens normaux. »
« Mais... »
« Tu ne dois pas créer de problème dans le village. Ils ne font que nous tolérer. Le vieux Rygann a été bon de nous laisser rester ici. »
L'instinct ouvrit la bouche de Kegan avant qu'il n'ait eu le temps de penser. « Nous vivons dans une grotte loin du village. Arrête de les soigner s'ils sont si mauvais envers nous. Nous devrions partir. »
« Tu ne sais pas ce que tu dis, Kegan. Je soigne parce que j'ai le pouvoir de le faire et nous restons parce que nous devons rester. » Elle fit un geste du menton vers les collines où les arbres étaient noircis par la nuit et argentés par la lune. « Nous mourrions dehors, quand les bois deviennent glace et neige d'ici jusqu'au bout du monde. Laisse-les dire ce qu'ils veulent. Ne crée pas de problème. N'agite pas la magie dans ton sang. »
Mais le garçon resta immobile à l'extrémité de la grotte. « S'ils parlent mal de moi ou m'attaquent... Je me défendrai. Je ne suis pas un trouillard, comme toi. »
Ce qui suivit allait marquer sa mémoire à jamais. Pour la première fois, il n'avait pas incliné la tête pour lui promettre d'obéir. Au contraire, il serra les poings et plissa les yeux.
Dans le silence qui s'étendit entre mère et fils, il s'attendait à une claque, une de ces gifles qui le brûlaient ensuite une heure, ou à des larmes. Sa mère pleurait beaucoup, sans bruit, la nuit, quand elle pensait que l'enfant dormait.
Mais cette fois, il y avait autre chose dans ses yeux. De la peur.
« Tu es comme ton père. » Les mots étaient calmes et mesurés et n'en étaient que plus durs. « Ses yeux, toujours fixés sur moi. Son crime, toujours là pour se rappeler à moi. Et maintenant ses mots, son mépris, lancés en plein visage. »
Le garçon la regarda avec une fureur enfantine. « C'est pour cela que tu me détestes ? »
Elle hésita avant de répondre, et c'était la plus éloquente des réponses. Il n'allait jamais oublier cette hésitation, même des années plus tard, longtemps après que les os de sa mère furent retournés à la poussière sur le bûcher funéraire.
Il avait treize ans quand il vit Zvanna pour la première fois. Elle était arrivée au Port de Rygann avec une vingtaine d'autres, des survivants d'un clan nomade qui avait erré pendant une génération. Plutôt que de se lancer dans des raids, comme tant d'autres, ils s'installèrent au Port, apportant du sang frais, des compétences nouvelles, des lances au prospère village de pêcheurs.
Kegan la rencontra au crépuscule. Il cueillait des herbes dans les collines du sud, arrachant les épines avant de les enfourner dans son sac. C'était une tâche lente quand elle était bien faite, mais Kegan se précipitait tellement que ses doigts étaient couverts d'éraflures.
À un moment, il leva les yeux et elle était là.
Il cessa de travailler. Il se redressa, s'époussetant les mains, sans se douter que sur son visage la curiosité et la surprise ressemblaient à de la suspicion. Tu serais beau, lui avait dit sa mère un jour, si tu cessais de regarder le monde comme si tu voulais te venger de lui.
« Qui es-tu ? » demanda-t-il.
Même à ses oreilles, la question sonna dure.
« Je veux dire, tu es avec les nouveaux venus. Je le sais. Mais comment tu t'appelles ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu es perdue ? »
Les questions pleuvaient sur la fille comme la grêle. Elle était plus vieille que lui, d'un an ou deux. Svelte, les yeux larges, perdue dans ses fourrures, elle lui répondit avec la voix d'une souris. « C'est toi, le garçon guérisseur ? »
Il sourit, tout en dents et sans humour. Pour la première fois depuis des années, il ressentit la douleur de savoir qu'on parlait mal de lui au village. La fille était nouvelle dans son monde et elle avait sans doute déjà entendu mille choses déplaisantes sur lui.
« Kegan », dit-il. Il tenta d'adoucir ses propos. « Oui, je suis le garçon guérisseur », ajouta-t-il avec un geste du menton. « Qui es-tu ? »
« Zvanna. Tu peux venir avec moi ? Mon père est malade. »
Le cœur de Kegan manqua un battement. Il baissa inconsciemment le ton de sa voix, comme si la nouvelle était un animal qu'il ne fallait pas effaroucher.
« Je ne suis pas un guérisseur. Pas comme ma mère. » La confession était aussi douloureuse qu'une rage de dents. « Je l'aide, c'est tout. »
« Elle est en route vers le village. Elle m'a dit de te trouver. Tu as les herbes dont elle a besoin. »
Kegan jura en bouclant sa musette. Il se dirigea vers elle d'un pas léger sur la terre brune. « Je te suis. Qui est ton père ? Quel est son problème ? »
« C'est un maître voilier », répliqua Zvanna en ouvrant la marche vers le Port. « Il ne peut ni manger ni boire. Il a mal au ventre. »
« Ma mère saura quoi faire. » Kegan parlait avec une confiance absolue en la suivant sur la pente qui descendait vers le village. Il était mortifié à chaque fois qu'elle lançait un regard dans sa direction et se demandait ce que les autres enfants du village avaient pu lui dire.
Il n'eut pas à se poser longtemps la question. Elle parla gentiment, sans juger.
« Le vieux Rygann dit que tu es le fils d'un pillard. Un bâtard de raid. »
L'obscurité montait avec le départ du soleil. Kegan ne montra aucune émotion. « Le vieux Rygann dit la vérité. »
« Du coup, tu es vraiment un porte-poisse, comme on dit dans les légendes ? »
« Ça dépend de la légende en laquelle tu crois… » Kegan pensait que sa réponse était habile, mais elle la lui renvoya aussitôt.
« Et toi, en quelle légende crois-tu ? » Leurs yeux se croisèrent dans le crépuscule et le doux regard de la jeune fille fut comme un poignard qui le transperçait.
En aucune, pensa-t-il. Ce ne sont que les peurs des imbéciles, effrayés par la vraie magie.
« Je ne sais pas », dit-il.
Elle n'avait pas de réponse à opposer à ça. Mais elle avait une autre question.
« Si ta mère est une guérisseuse, pourquoi pas toi ? »
Parce que la magie ne marche pas avec moi, faillit-il dire, avant de se raviser. « Parce que je veux être un guerrier. »
Zvanna était toujours devant lui sur les rocs glacés. « Mais il n'y a pas de guerriers, ici. Seulement des chasseurs. »
« Peut-être. Mais je veux être un guerrier. »
« Les gens ont plus besoin de guérisseurs que de guerriers.
« Vraiment ? » Kegan cracha sur le sol. « Alors pourquoi les chamans n'ont-ils pas d'amis ? »
Il savait bien pourquoi. Il l'avait assez entendu. Les gens ont peur de moi, disait tout le temps sa mère.
Mais Zvanna avait une opinion différente.
« Si tu aides mon père, je serai ton amie. »
Il avait seize ans quand il brisa la mâchoire d'Erach. Seize ans et, déjà, la musculature et la taille d'un homme. Seize ans et trop accoutumé à mener ses débats à coups de poing. Sa mère n'avait cessé de le mettre en garde, et Zvanna aussi.
« Ton mauvais caractère, Kegan… » disait-elle, sur le même ton que sa mère.
Lors de sa seizième année, la fête du solstice fut particulièrement animée, plus bruyante et plus éclatante que d'ordinaire grâce à l'arrivée d'une caravane et de trois musiciens venus du Val de Valar, loin au sud-ouest. Des serments furent échangés sur le rivage, des promesses d'amour éternel aussi ardentes que juvéniles. De jeunes guerriers firent la danse du feu pour impressionner les habitants du cru. Des cœurs furent brisés et consolés, des querelles forgées et réglées. Des rixes éclatèrent sur des questions de propriété ou d'honneur. L'excès d'alcool ajoutait à l'atmosphère de rivalité.
Lorsque l'aube se leva, les regrets apparurent en même temps que revenait la clarté d'esprit et que se développaient les gueules de bois.
Mais la rixe entre Kegan et Erach était différente des autres.
Kegan, encore essoufflé d'avoir dansé longtemps près du feu, cherchait Zvanna sur le rivage. Avait-elle vu son numéro ? L'avait-elle vu quitter les autres jeunes hommes du village, incapables de suivre ses cabrioles ?
Sa mère était un spectre maigre comme une brindille, engoncée dans son manteau en peau de phoque. Ses cheveux en bataille étaient mêlés de talismans d'os et retombaient en mèches sales sur ses joues. Elle agrippa son poignet. Le solstice était l'une des rares nuits pendant lesquelles leur présence était tolérée dans le village, et sa mère l'avait accompagné.
« Où est Zvanna ? » lui demanda-t-il.
« Kegan », l'avertit-elle sans le lâcher. « Je veux que tu te calmes. »
Il avait oublié la chaleur des flammes et la sueur avait séché sur sa peau. Son sang était gelé. Ses os étaient de glace.
« Où est Zvanna ? » demanda-t-il encore, d'un ton plus dur.
Sa mère commença à le lui dire, mais au fond c'était inutile. D'un certain point de vue, il le savait déjà. Ce n'était peut-être qu'un éclair d'intuition dans sa colère montante. Ou c'était peut-être, comme le sorcier le dirait plus tard, une brève vision venue de ses talents magiques latents.
En tout cas, il écarta sa mère. Il descendit vers la mer où les jeunes couples se tenaient avec leurs familles, le cou décoré de fleurs d'hiver, et se juraient fidélité jusqu'à la fin de leur vie.
Des murmures se firent entendre tandis qu'il approchait. Il les ignora. Il ignora aussi les protestations quand il commença à se frayer un passage dans la foule.
Il arrivait à temps. C'est tout ce qui comptait. Il arrivait à temps.
« Zvanna ! »
Tous les yeux se tournèrent vers lui, mais le seul regard qui comptait pour lui, c'était celui de la jeune fille. Et la joie y mourut quand elle le vit venir et reconnut l'expression sur son visage. La couronne de fleurs blanches tranchait sur ses cheveux bruns. Il eut envie de la lui arracher.
Le jeune homme, à ses côtés, se plaça devant elle pour la défendre, mais elle l'écarta pour affronter elle-même Kegan.
« Ne t'en mêle pas, Kegan. Mon père a tout arrangé. J'aurais pu refuser, si j'avais voulu. Ne t'en mêle pas. Pas maintenant. »
« Mais tu es à moi. »
Il essaya de prendre sa main. Elle ne parvint pas à l'éviter, ou elle comprit qu'en essayant, elle déclencherait sa fureur.
« Je ne suis pas à toi », dit-elle doucement. Ils étaient au centre de la foule, comme si c'étaient eux qui allaient être unis sous le regard des dieux. « Je n'appartiens à personne. Mais j'accepte la demande de Malvir. »
Kegan aurait pu faire bonne figure, si les choses s'en étaient tenues là. La gêne publique n'était rien pour lui, car une humiliation adolescente ne représentait rien pour quelqu'un dont la vie n'avait été qu'une honte à endurer après l'autre. Il aurait pu tourner les talons ou même rester parmi la foule qui n'en demandait pas tant et mentir en riant et en applaudissant la bénédiction avec les autres.
Il aurait pu faire ça pour elle. Ç'aurait été difficile, mais il l'aurait fait volontiers. Parce qu'il aurait fait n'importe quoi pour Zvanna.
Il la lâchait déjà, prêt à esquisser un faux sourire et à s'excuser, quand une main s'abattit sur son épaule.
« Laisse-la, petit. »
La voix âgée de Rygann mettait fin au silence. Le fondateur de cette colonie semblait avoir été vieux quand le monde était encore jeune. Il avait au moins soixante-dix ans, sans doute pas loin de quatre-vingts, et si ce n'était pas sa main qui s'était posée sur l'épaule de Kegan, c'était lui qui dirigeait les hommes qui l'entouraient.
« Va-t'en, bâtard de raid, avant de nous apporter davantage d'infortune. »
La main essaya de faire bouger Kegan, mais il resta ferme. Il n'était plus un enfant. Il avait la force d'un homme à présent.
« Lâche-moi », dit-il, dents serrées. Ce qui se lisait sur son visage fit reculer Zvanna. D'autres mains se joignirent à la première, pour l'éloigner de la jeune fille, et il tituba.
Comme toujours, l'instinct pensa pour lui. Il se tourna, rugit et frappa le plus proche des hommes qui l'agrippaient.
Le père de Zvanna s'effondra, la mâchoire brisée.
Kegan s'éloigna à pas lents. Certains, dans la foule, hurlèrent des insultes, mais aucun ne chercha à lui barrer la route ni à le suivre. Il en éprouva une certaine satisfaction. Il s'en sentit presque justifié.
Il s'interdit de pleurer jusqu'à ce qu'il fût rentré chez eux, bizarrement consolé par la douleur dans ses phalanges.
Il avait dix-neuf ans quand il brûla sa mère sur son bûcher funéraire et répandit ses cendres sur la colline qui surplombait le Port de Rygann. Il savait qu'il serait seul pour cela, en dépit de tout ce que sa mère avait fait pour le village. Ils l'avaient crainte, mais ils avaient eu besoin d'elle et avaient apprécié ses services.
Pourtant, il était seul pour lancer ses restes aux quatre vents et pour prier la Sœur Phoque.
Il les imaginait au village, insensibles à sa mort et ne pensant à elle que par le prisme des douleurs qu'elle ne soignerait plus. Leur guérisseuse était morte et leur santé les inquiétait désormais. Son fils ne risquait pas de prendre sa suite. La chaîne héréditaire avait été brisée quand son pillard de père l'avait engendré, souillant le sang de la lignée de mages.
Pour l'heure, ces gens ne faisaient au mieux que bêler leurs misérables sentiments sur sa mère, cherchant à se convaincre que quelques gentillesses murmurées au dernier moment pouvaient faire pardonner la manière dont ils l'avaient traitée pendant son existence. Plus probablement, ils célébraient le départ de celle qui n'avait été qu'une ombre dans leur vie.
C'étaient des animaux superstitieux.
Seuls trois d'entre eux quittèrent le village, et ce n'était pas pour faire leurs adieux. Zvanna vint le voir quand la cérémonie solitaire fut terminée. Mais son fils, qui avait les mêmes cheveux noirs que sa mère, refusa d'approcher de Kegan. Le garçon, qui avait presque trois ans, resta à quelque distance, aux côtés de son père.
« Le petit a peur de moi », dit Kegan sans rancœur.
Zvanna hésita, comme la mère de Kegan autrefois, le temps de savoir quoi répondre. « Il a entendu des histoires », admit-elle.
« Ça ne fait pas de doute. » Il essayait de rester neutre. « Qu'est-ce que tu veux ? »
Elle l'embrassa sur les joues. « J'ai de la peine pour toi, Kegan. C'était une âme douce. »
Douce n'était pas un mot que le jeune homme associait à sa mère, mais ce n'était pas l'heure d'en discuter. « Oui. Je sais. Mais pourquoi es-tu réellement là ? Nous avons été amis autrefois. Je sais quand tu caches quelque chose. »
Elle répondit sans sourire. « Le vieux Rygann… Il va te demander de partir. »
Kegan se gratta le menton. Il était trop épuisé aujourd'hui pour ressentir quelque chose, et surtout pas la surprise. Il n'avait pas besoin de demander comment Rygann en était arrivé à cette décision. Une ombre pesait toujours sur la colonie. Une ombre dont elle avait hâte de se débarrasser.
« Alors comme ça, le garçon porte-poisse n'a plus le droit d'approcher, maintenant que sa mère est morte », dit-il en crachant sur le sol. « Elle, au moins, elle servait à quelque chose. Elle avait des pouvoirs magiques. »
« Je suis désolée, Kegan. »
Un court moment, avec elle sur la colline, le jeune homme eut l'impression d'être revenu à ses treize ans. Le seul fait qu'elle fût là apaisait la colère dans son cœur et il inspira une bouffée d'air frais, luttant contre le désir de lui prendre la main.
« Tu devrais y aller », dit-il en désignant du menton Malvir et le petit garçon. « Ta famille t'attend. »
« Où iras-tu ? » demanda-t-elle. Elle resserra ses fourrures autour d'elle. « Que feras-tu ? »
Les mots de sa mère retentirent dans ses oreilles. Nous mourrions dehors, quand les bois deviennent glace et neige d'ici jusqu'au bout du monde...
« Je vais trouver mon père », dit-il.
Elle le regarda, troublée. Il voyait le doute dans ses yeux et, bien pire, la peur. La peur qu'il soit sérieux.
« Ça n'a pas de sens, Kegan. Tu ne sais même pas quel est le peuple de ton père, où il allait... ni rien, d'ailleurs. Tu n'as aucune chance de le trouver ! »
« Je vais tout de même essayer. »
Kegan résista à la tentation de cracher de nouveau. Même une ambition impossible paraissait moins absurde que : Je ne sais pas ce que je vais faire, Zvanna. Je vais sans doute mourir seul dans la glace.
Elle rassemblait son énergie pour l'en dissuader, en dépit d'années de quasi-silence entre eux, mais il la fit taire d'un mouvement de tête. « Je viendrai te voir avant de partir. Nous parlerons à ce moment-là. Demain j'irai au village chercher du ravitaillement. Je vais avoir besoin de diverses choses pour mon voyage. »
Zvanna hésita encore, et il sut. Kegan sut, comme si les esprits ancestraux lui avaient murmuré un secret dans l'oreille.
« Le vieux Rygann l'a interdit », soupira-t-il. Ce n'était ni une question ni même une supposition. « Je ne suis plus autorisé à aller au Port. Même pas pour commercer avant de partir. »
Elle lui tendit un petit sac et cela servit de confirmation. Il savait ce qu'il trouverait dans la besace : de la viande séchée, les quelques provisions que le jeune foyer pouvait économiser. Cette gratitude inhabituelle le fit trembler comme un choc et il accepta presque le don.
Mais il lui rendit le sac.
« Ça va aller. Ne t'en fais pas pour moi. Je vais m'en sortir. »
Cette nuit-là, il se rendit seul au Port de Rygann.
Il emportait une semaine de vivres dans un sac et une lance d'ivoire. Il avait noué ses cheveux avec les charmes d'os de sa mère. Il ressemblait autant à un chaman errant qu'elle, sauf qu'il avait la carrure d'un guerrier et se déplaçait avec la grâce d'un chasseur.
L'aube ne se lèverait pas avant trois heures. Là, au cœur de la nuit, Kegan progressait avec une prudence exagérée, évoluant entre les huttes des familles qui les avaient rejetés, lui et sa mère, pendant toute sa courte vie. Il ne ressentait plus de haine pour eux, sa vieille colère avait été réduite en cendres : elle vivait encore, mais comme une braise. Ce qui restait en lui, ce n'était plus qu'un sentiment fatigué de pitié. C'étaient des gens trop simples. Ils étaient esclaves de leurs erreurs de jugement.
Non, il réservait sa haine à une seule âme.
La maison du vieux Rygann était fièrement érigée au cœur du comptoir. Kegan en approcha, esquivant le regard indifférent des veilleurs en restant dans les ombres que créait la lune. Leur mission était d'un profond ennui et ils s'en acquittaient avec une totale désinvolture. Ils n'avaient rien à craindre d'une toundra ou de l'océan. Aucun pillard n'avait plus mis les pieds au Port de Rygann depuis très longtemps.
Kegan se faufila dans la demeure.
Le vieux Rygann se réveilla. Une ombre était accroupie au pied de son lit. Dans les yeux pâles de cette ombre, des éclats de lune se reflétaient. Dans ses mains se trouvaient un couteau d'ivoire, une dague rituelle qui avait avant lui été portée par Krezia Rodhe, la sorcière morte quelques jours plus tôt. On disait qu'elle avait servi à des sacrifices de sang.
L'ombre sourit et parla dans un murmure sauvage.
« Si tu émets le moindre son sans ma permission, vieil homme, tu meurs. »
Dans la pénombre, Rygann avait l'air centenaire. Ses sinus étaient agressés par la puanteur de l'huile de lampe et par la sueur animale de l'intrus. Il hocha la tête en guise de soumission.
L'ombre se pencha en avant et le visage du bâtard de raid, Kegan, apparut dans la pénombre avec un sourire froid et amusé.
« Je vais te dire quelque chose, vieil homme. Et tu vas m'écouter, au pire parce que ça te permettra de vivre un peu plus longtemps. »
La dague, gravée dans un croc de drüvask, renvoya un éclat. Kegan posa la pointe acérée de l'arme sur la gorge du vieillard.
« Fais un signe de tête si tu comprends. »
Rygann obéit sans dire un mot.
« Bien. » Kegan maintint le couteau en place. Ses yeux brillaient de haine, ses dents grinçaient presque de colère. Il était au bord de succomber à la sauvagerie et son humanité ne tenait plus qu'à un fil.
Rygann avala sa salive sans rien dire. Lui aussi tremblait, mais pas pour les mêmes raisons.
« Tu as tué ma mère », gronda Kegan. « Ce n'est pas la maladie qui l'a rongée de l'intérieur. C'est toi. Tu l'as tuée, jour après jour, avec ta malveillance et ton ingratitude. Tu l'as tuée en l'exilant dans l'isolement froid de cette grotte. Tu l'as tuée en la bannissant au gré de tes stupides superstitions. »
La lame reposait toujours contre la peau du vieillard, prête à la traverser.
« Et maintenant, c'est moi que tu veux tuer. Ça ne t'a pas suffi de me blâmer pour le péché de mon père et de me maudire comme porteur de malchance. Ça ne t'a pas suffi de chasser un enfant de ton précieux village, encore et encore, et de ne rien lui enseigner que la haine d'autrui. Maintenant, alors que les cendres du bûcher funéraire de ma mère sont encore chaudes, il faut que tu me condamnes à errer dans les terres désolées et à y mourir. »
La dague disparut.
L'intrus traversa la pièce. Le sourire de Kegan diminua, à peine illuminé par la lampe recouverte d'un voile qu'il avait prise sur la table de chevet.
« C'est tout ce que j'avais à te dire. Je veux que tu repenses à ces mots quand je serai parti. Je veux que tu repenses au garçon que tu as contribué à former en le jetant avec sa mère dans une caverne. »
Rygann ne savait pas quoi répondre et doutait que le fils de la guérisseuse voulût une réponse. Terrifié, il préféra sagement rester silencieux, et seule sa respiration s'entendit dans la pièce.
Kegan ôta le voile de la lampe et une lueur plus vive se répandit dans la pièce. Des traînées de résine marquaient les planches du sol, les murs, les étagères, les draps eux-mêmes. L'intrus avait bien travaillé. En silence. Avant le réveil de sa proie.
« Attends ! » s'exclama le vieillard, soudain saisi par la panique. « Attends... »
« Non, j'ai un long voyage devant moi, et je dois me réchauffer les mains avant de partir. Adieu, Rygann. »
« Attends ! Je t'en prie ! »
Mais Kegan n'attendit pas. Il recula vers la porte et il lança la lampe. Elle s'écrasa sur le sol grossier de la chambre.
Le monde s'embrasa et Kegan se mit à rire, alors que les flammes venaient lécher sa propre peau.
Le feu est vivant, il est avide et destructeur. Il a ses appétits, ses caprices, son sens de l'humour déviant. Les flammes s'emparèrent de la pièce tandis que le vent de Freljord emportait les escarbilles vers les toits les plus proches. Tout ce qui était touché s'embrasait à son tour.
Kegan partit vers le nord, en direction de la forêt, insensible à la dévastation qu'il laissait derrière lui. Il avait mieux à faire qu'attendre pour voir si la demeure du vieux Rygann brûlerait jusqu'aux fondations. Il lui fallait s'occuper de son visage ruiné par le feu, de la douleur à hurler qui ravageait le côté gauche de sa tête et que seule la neige pouvait apaiser.
Une fois encore, il se demanda s'il y avait du vrai dans les superstitions sur la malédiction de son sang.
Lorsqu'il fut assez haut sur la colline pour se retourner et voir le résultat de son travail, le soleil se levait au-dessus de l'océan et l'incendie n'était plus qu'une nuée de fumées épaisses emportées par le vent. Il tenait une poignée de glace contre sa joue brûlée, espérant que la demeure de Rygann serait un cercle de cendres au centre du village.
Mais ce qu'il vit le pétrifia. Muet d'horreur, le jeune homme dévala le chemin du retour.
Au début, nul ne remarqua son retour. Les survivants erraient dans les ruines de leurs maisons. Tout ce qu'ils possédaient avait disparu. Il n'était qu'une silhouette dans un brouillard de fumée, un visage marqué parmi ceux qui vivaient toujours.
Il trouva Zvanna devant les restes noircis de sa hutte. Elle avait été posée au sol avec son fils et son mari, tous trois silencieux sous le même drap. Kegan resta longtemps accroupi à leur chevet, sa tête sans pensée, son corps sans force. Peut-être pleura-t-il. Il ne le sut jamais, ni ce jour-là, ni plus tard, bien qu'il se rappelât de la morsure du sel sur sa joue blessée.
Il ne lui resta véritablement que deux souvenirs de cette journée. Le premier était le visage de la famille, une fois le drap soulevé pour s'assurer que c'étaient bien eux. Quand il sut, il recouvrit les trois corps.
Le second était d'avoir ôté ses gants pour poser ses mains sur le linceul, priant la vieille magie de sa mère de travailler à travers lui. Il n'obtint pas plus de résultats cette fois-là que d'ordinaire.
Eux étaient morts. Lui était brisé.
Plus tard, bien sûr, d'autres s'approchèrent de lui. Kegan resta à genoux aux côtés de Zvanna tandis qu'ils l'insultaient et le rendaient responsable, parlant d'infortunes sacrées, tandis qu'ils maudissaient le jour où il était né. Kegan ne réagit pas. Ce n'était rien comparé au vide dans sa poitrine et à la douleur sur son visage.
Les survivants ne comprenaient rien. Ils le blâmaient par superstition et par défaut, sans savoir le mal qu'il leur avait vraiment infligé. Ils blâmaient son sang quand ils auraient dû blâmer ses actions.
Kegan quitta le village rasé sans un regard en arrière. Il s'enfonça dans les terres sauvages, comme il en avait eu l'intention, mais un goût de cendres remplaçait l'exultation.
Pendant des semaines, il erra. Kegan progressa en suivant le gibier et les pistes commerciales, sans destination et sans savoir où se trouvaient les autres colonies. Les seuls endroits qu'il connaissait étaient les prés isolés et les flancs de montagne où il cueillait des herbes avec sa mère pour leurs remèdes. Même la colonie la plus proche, le Val de Valar, était à des semaines de marche et abritait sans doute désormais les survivants du Port de Rygann. Kegan ne pouvait guère y espérer un accueil chaleureux. La mort y était plus probable.
Il chassait quand il le pouvait, mais il n'avait pas de vraies compétences de chasseur. Une fois, il avala la carcasse à demi cuite d'un lapin, mais la vomit quelques heures plus tard.
Les jours devinrent des semaines, puis un mois, et davantage. Les cieux restaient noirs et le temps de plus en plus mauvais. Il ne croisa aucune autre tribu. Il ne vit aucun signe de colonie proche. Il passa des heures dans un tourbillon de neige aveugle, d'autres dans une transe glacée. Jour après jours se succédaient dans l'indifférence de sa terre natale, car Freljord se moque de savoir qui vit ou meurt sous son souffle hurlant. Nulle part ailleurs l'homme ne peut apprendre son insignifiance à si dure école.
La chance, ou peut-être un tour cruel du destin, le mena jusqu'à une grotte formée du même roc pâle que le sanctuaire de sa mère. Émacié, affaibli, défiguré par son propre incendie, Kegan Rodhe se coucha sur la pierre froide, sentant sa peau se geler sur la pierre. Il allait rester là jusqu'à la fin du dernier blizzard ou jusqu'à sa fin.
Cette nuit-là, il rencontra l'homme qui allait devenir son professeur. Son maître.
La silhouette émergea de la tempête dans une attitude épuisée, les épaules voûtées et la tête basse. Sa barbe en désordre était moins blanchie par l'âge que par la morsure des vents froids. Ses traits étaient émaciés sous sa capuche, et ses yeux brillaient d'une façon presque surnaturelle. Le plus étrange était la peau de l'homme, bigarrée et tatouée. Dans la lumière de la tempête, à chaque éclair, sa chair semblait se foncer jusqu'au bleu.
Plus tard, à la lumière du feu de bois, elle apparaîtrait plus proche du violet.
La rencontre n'eut rien de légendaire ou de grandiose. Pas de déclaration arcanique, pas de pacte. Le nouveau venu se tint simplement à l'entrée de la grotte, un regard soupçonneux posé sur la loque humaine qui gisait sur le sol.
« Mais qu'avons-nous là ? » murmura-t-il.
Kegan traversait des phases de conscience et d'inconscience. Quand il fut enfin capable de prononcer des mots, il accusa le vieil homme d'être un esprit ou une illusion.
En réponse, le sorcier s'accroupit à côté de lui et lui tendit la main.
En le touchant, Kegan sentit la chaleur courir en lui. La vie. Ce n'était pas la morsure d'une flamme, mais l'apaisement fut si intense que le jeune homme en fut presque brisé.
« Je ne suis ni un fantôme ni une fiction », dit le nouveau venu. « Mon nom est Ryze. Et toi, ma chère misérable créature… Qui es-tu ? »
Kegan se réveilla bien après l'aube. Il ne fut pas surpris de voir que son maître était déjà debout, assis jambes croisées et les yeux clos. Le barbare savait qu'il méditait, bien qu'il ne comprît pas l'intérêt de rester assis sans rien faire pendant une heure tous les jours. Qu'était-on censé obtenir de cette manière ? Cela ressemblait à une étrange suspension entre l'éveil et le sommeil, sans raison visible...
« Bonjour », dit le sorcier, sans ouvrir les yeux. « Tu n'as pas bien dormi. » Comme d'habitude, c'était une affirmation, pas une question.
Kegan grommela. « Pourquoi ai-je toujours le sentiment que vous m'observez, même quand vos yeux sont fermés ? »
« Parce que tu es mal à l'aise avec les autres. Cela te fait douter de leurs intentions. »
Kegan grogna encore une fois. « Un peu de suspicion n'a jamais fait de mal à personne. »
Ryze rit, sans quitter l'immobilité de sa pose de méditation.
Kegan se hérissa. « Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ? »
« Parfois, quand tu parles, c'est moi que j'entends. Ta manière de transformer ta méfiance en vertu m'est très familière. Je ne peux pas t'en vouloir, vu tout ce que tu as enduré. »
Kegan le regard fixement. Est-ce qu'il peut lire dans mes pensées ? Est-ce qu'il voit mes rêves ?
Le sorcier ne réagit pas. Il n'eut même pas un frémissement.
Le jeune barbare se leva et se débarrassa des courbatures de la nuit dans un craquement d'os. « Nnh. Voulez-vous que je réchauffe nos restes, pour mettre fin à notre jeûne ? »
« C'est bien aimable à toi, Kegan. Vas-tu chercher du bois, ou utiliser tes dons ? »
La question était pleine de sous-entendus, presque condescendante, et Kegan dut faire effort pour éviter de mordre à l'hameçon. « Je vais chercher du bois. J'essaierai la magie plus tard. »
Un autre rire. Un autre rire horripilant. « Comme tu veux », fit Ryze.
Kegan prit tout son temps pour trouver son bois mort. Dans son crâne remuaient toutes leurs conversations des semaines précédentes. Quelque chose le démangeait, au fond de son cerveau, quelque chose qui chatouillait jusqu'aux brûlures pas pleinement cicatrisées sur son visage. Ce ne fut qu'au retour, après avoir lâché son fagot, qu'il comprit.
« Maître. »
Le sorcier ne bougea pas, mais l'air sembla changer autour d'eux. Il parut plus vif, un peu plus froid, comme chargé de forces invisibles.
« Oui ? »
Kegan s'éclaircit la gorge, cherchant les mots pour dire ce qu'il avait à dire. « Quand vous avez mentionné la magie, hier, vous avez évoqué… Vous avez évoqué la matière brute de la création. »
Ryze resta sans mouvement, à l'exception de ses lèvres assombries par la magie. « C'est exact. Continue. »
Kegan inspira, effrayé par l'énormité de ce qu'il voulait dire. « Eh bien... L'eau vient de la pluie, de la glace et de la mer. Le feu vient des étincelles et du petit bois, ou des éclairs frappant la forêt. Et ces arbres qui font la forêt viennent des graines. »
« Tout cela est vrai, jusqu'à un certain point. Et étrangement poétique à cette heure de la journée. Quelle est la conclusion de cette thèse ? »
« Cette quoi ? »
Le vieil homme sourit, sans méchanceté. « Qu'est-ce que tu essaies de dire, Kegan ? »
« Simplement que tout vient de quelque part. Tout a… une naissance. Une source. Est-ce la même chose pour la magie ? A-t-elle une source dans le monde ? »
Ryze ne répondit pas tout de suite. Son immobilité, aux yeux de Kegan, semblait soudain relever de la retenue, plus que de la sérénité.
« C'est une question intelligente, mon garçon. Il y a une forme de pureté dans ta pensée barbare, et je te félicite pour cette manière de penser. Mais ce n'est pas une discussion que toi et moi sommes prêts à avoir. »
Le barbare serra les dents pour contrôler son tempérament. Il avait enfin demandé quelque chose qui méritait une réponse, et cette réponse lui était refusée. « Mais je me disais... Si on contrôlait la pluie, on pourrait faire de nouvelles rivières. Si on avait un millier de graines, on pourrait planter une nouvelle forêt. Si on avait du fer, on pourrait forger une hache. Alors que se passerait-il si on contrôlait la source de la magie ? Il ne serait pas nécessaire de la guider ou de l'inviter. On pourrait la commander, au bout du compte. »
Ryze ouvrit les yeux.
Son regard était plus froid que les vents de Freljord. Il y avait de la pitié dans ces yeux, de l'admiration, mais aussi de la peur.
Tu es effrayé, pensa Kegan, et un frisson courut sur son échine.
Il ne savait pas pourquoi. Il ne comprenait pas ce qui, dans ses propos, pouvait inspirer cette angoisse froide dans l'âme de son maître. Mais Kegan savait à quoi ressemblait la peur dans les yeux des autres. Il l'avait vue toute sa vie.
« Pas encore », murmura Ryze. « Quand tu seras prêt, nous parlerons de ça. Mais l'heure n'est pas encore venue. »
Kegan Rodhe approuva de la tête, sans comprendre, intrigué par le malaise dans le regard du sorcier. La peur était une faiblesse, après tout, et il fallait affronter ses faiblesses.
Les conquérir.