In Sight of Land
L'eau était étrangement calme, la nuit. Sa surface était si lisse qu'on aurait pu se croire devant un miroir noir reflétant les étoiles du ciel. Les rayons de la lune illuminaient tout d'une lumière argentée et froide, mais sa luminosité faiblissait doucement.
La lune était étranglée. Le ciel entre elle et ceux qui observaient sa beauté était envahi par de tortueuses vrilles d'ombre, qui traversaient la nuit tels des orages néfastes doués de volonté. On en avait déjà souvent vu du même genre, qui charriaient avec elles de nombreuses âmes vers un tourment sans fin. Mais elles n'avaient jamais été si grosses, elles n'étaient jamais allées si loin.
Malgré tout, le monde s'était habitué aux Nuits de l'horreur, cette tempête de ténèbres remplie de spectres monstrueux qui provenait des Îles obscures. Ceux dont elles croisaient la route avaient appris à reconnaître les signes, à survivre à leur fureur et à pleurer ceux qu'elles emportaient. Mais ce qui survenait actuellement, ce qui s'élançait vers le ciel comme pour l'avaler, c'était une autre chose.
C'était presque comme si une main invisible la dirigeait.
Cette nuit, toutefois, on pouvait encore apercevoir le monde et la mer immobile. Cette nuit, sa perfection n'était troublée que par de petits îlots de bois déchiqueté, de tissu déchiré et de cadavres frais.
Tudre essaya de ne pas les regarder. Les premières heures qui suivirent leur fuite éperdue et la lutte désespérée pour abandonner le navire, il avait hurlé à en perdre la voix, dans l'espoir qu'un autre ait survécu. Mais ce fut en vain. Il était seul.
Tudre rassembla le peu de force qui lui restait pour s'accrocher à un bout de bois flottant et pour résister aux eaux glacées qui voulaient l'attirer dans les abysses sombres. Il pouvait pratiquement les entendre l'appeler, l'enjoindre de retrouver les autres. Leur voix d'argent promettant le sommeil, s'il laissait simplement l'eau remplir ses poumons.
La mer avait engourdi ses jambes, et Tudre se força à les bouger. Il restait insensible à l'appel du désespoir qui s'accrochait à ses bottes et l'invitait à trouver le réconfort dans la mort. Tudre n'était pas allé si loin dans la vie en se résignant, et il n'allait pas commencer maintenant.
Il fallait seulement qu'il rejoigne la terre. Tudre avait navigué toutes voiles dehors pour rejoindre Fallgren, une petite île proche du continent de Valoran. Ils y étaient presque parvenus, ça ne pouvait plus être bien loin.
Malgré la fatigue et le froid qui troublaient sa vue, Tudre parvint à discerner des mouvements du coin de son bon œil. En y regardant de plus près, il comprit que c'était un bout de vélin huilé qui dérivait non loin du sanctuaire de bois flottant auquel il était accroché. Tudre le regarda plus attentivement. Les marques et l'encre à la surface bavaient à cause de l'eau, mais restaient lisibles.
C'était un bout de leur carte de navigation. Une carte sommaire des routes commerciales et des distances maritimes était griffonnée dessus. Les noms des lieux connus, et même de quelques endroits secrets. Des dessins grossiers représentaient des nuages avec des visages soufflant des rafales de vent : ils servaient à marquer les routes qui avaient le plus de chances d'offrir aux audacieux un voyage rapide...
« Vous êtes fou. »
Tudre ricana en tendant la main vers la lanterne brinquebalante, seule source de lumière de la cabine. Les vagues grossissaient, et il n'avait pas le temps de supporter les bêtises du quartier-maître.
« On se ramollit avec l'âge, monsieur Bowsy ? » Tudre décocha un grand sourire malicieux au vieux corsaire qui se tenait à ses côtés. « Il n'y a pas de honte à ça. Vous pouvez me le dire, mais soyez aimable de le faire maintenant. Il me faudra quelqu'un pour vous remplacer afin de diriger l'équipage. »
« Je n'ai pas peur. » Bowsy se redressa avant de cracher un tas de morve sur le pont, à travers un trou dans sa dentition. « Mais j'ai du bon sens. On va tous y passer, capitaine. Et je suis pas le seul à le penser. »
« Si on fait vite, on sera riches. » Tudre planta un doigt sur la vieille carte étalée devant eux sur la table. Il essuya une petite flaque qui s'était formée au fil des gouttes tombant d'une fuite au plafond, avant de suivre une route marquée à l'encre rouge. « Tous les autres navires sont à l'ancre, et leurs équipages se comportent comme des enfants accrochés aux jupons de leurs mères. Mais les affaires ne s'arrêtent jamais, monsieur Bowsy. Pensez un peu à ce qui attend là-bas, sans protection ! On fonce, et on pourra récupérer ce qu'ils ont trop peur d'aller chercher. »
« Ils sont à l'ancre au port parce qu'on est en pleine Nuit de l'horreur. » Bowsy croisa ses gros bras tatoués sur son torse. « La pire qu'on ait jamais vue, d'ailleurs, même parmi les anciens. Quoi qu'il y ait là-bas, ça ne vaut pas le coup d'y laisser la vie, je vous le dis ! »
Tudre se redressa, remarquant que son doigt avait emporté un peu d'encre rouge. Il fixa son quartier-maître du regard. Sa voix descendit d'une octave et passa au ton froid signifiant que la discussion était terminée. « Tous ceux qui veulent partir peuvent le faire. Il y aura pas de répercussion. Moins de bras, ce sera une part d'autant plus grosse pour ceux qui ont le cran de prendre la mer. Et nous allons prendre la mer, croyez-moi. »
Bowsy essaya une dernière fois. « Au moins, décidons ça aux votes. Que l'équipage ait son mot à dire. »
« Pas cette fois. »
De son bon œil, Tudre foudroyait le quartier-maître qui refusait de céder. Bowsy soutint son regard pendant un long moment, puis céda. Il détourna le regard.
« Alors ? » Le long sourire rusé de Tudre refit son apparition. « Vous en êtes ou pas ? »
Secouant la tête, Tudre essaya de chasser ce moment de sa mémoire, mais l'effort le laissa étourdi. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à se débarrasser de ce désagréable souvenir, qui s'accrochait derrière ses yeux comme du goudron. Ou plutôt, comme si quelque chose l'y maintenait, l'obligeant à le voir.
Il sentit quelque chose d'étrange lui tomber dessus, comme une brume qui serait sortie de l'eau. Une vie de marin ne manque pas de présages, de mauvais augures, de pressentiments et de coups de chance. Tudre s'était depuis longtemps accoutumé à l'idée d'un monde qui existait parallèlement au sien. De temps à autre, les cloisons qui les séparaient semblaient bien fines. C'était ce qui lui arrivait à ce moment-là, comme une morne pulsation. Une impression insistante d'angoisse et de colère, qui cherchait à enfoncer la culpabilité jusque dans ses os. Mais il refusait de l'écouter.
« Les navires, c'est fait pour naviguer, demandez donc à qui vous voulez », grinça Tudre entre ses dents. « J'ai fait ce voyage des dizaines de fois. On voit une occasion, on la saisit. Ce genre de vie, ce n'est pas pour les froussards ! »
Les paroles de Tudre portaient en elles toute cette bravade qui l'avait porté si loin dans la vie, un mélange de cran et de brutalité qui lui avait permis non seulement de devenir capitaine de son propre navire, mais de le rester. La mer n'est pas tendre avec les faibles, pas plus que Bilgewater ou tout autre de ces grands ports dont il avait franchi les portes. Ratez une occasion et vous réaliserez peut-être que c'était votre ultime chance d'éviter la misère... ou de conserver vos tripes à leur place.
Mais cette nuit-là, dans ce froid, ce discours n'impressionnerait personne. Il n'y avait que ce sentiment persistant d'effroi qui montait des profondeurs.
« La terre est proche », se dit Tudre. « Forcément. »
Tudre n'avait pas réalisé qu'il se déplaçait. Son tas de bois flottant dérivait lentement vers un monceau d'autres débris. Le corsaire explora du regard la collection de morceaux du navire, mais ne trouva rien de mieux pour l'aider à ne pas couler. Il y avait un rouleau de voilure dans le tas, mais Tudre savait qu'il pouvait être plus dangereux que bénéfique. Il avait vu, lors des tempêtes, plus d'un marin paniqué s'emmêler dans ces voiles, aussi dangereuses que des chaînes si le vent et les vagues les emportent.
L'inquiétude creusa les traits fatigués de Tudre quand il vit la toile se rapprocher. Il tenta de la repousser d'une main, mais son bras s'y enfonça jusqu'au coude, lui faisant perdre l'équilibre. Il grogna entre ses dents, luttant contre la voile...
« Tenez bon ! » hurla Tudre, tentant de faire entendre sa voix dans l'orage. « Assurez cette ligne ! »
Impossible de savoir si quelqu'un pouvait l'entendre beugler ses ordres. La pluie, les vagues et les ombres frappaient le pont, les voiles et l'équipage. Des coups de vent rugissaient partout autour d'eux, mais ce n'était pas que du vent ; il y avait des voix. Un chœur hurlant de damnés qui avait surpris Tudre sur la fin de son voyage. Son navire était rapide, mais pas assez pour ne pas être rattrapé.
Sa soute était pleine de trésors ; des marchandises dérobées dans des boutiques et dans des navires à l'ancre. Tout cela d'autant plus facilement que leurs gardiens avaient abandonné leur poste pour fuir la Nuit de l'horreur. Cette fortune les ralentissait, maintenant. Bowsy lui aurait reproché de ne pas l'avoir écouté, s'il n'avait pas été le premier homme que les ténèbres avaient cueilli.
« Capitaine ! »
Tudre se retourna et vit le petit Flir s'agripper à un morceau de voile. Flir luttait désespérément pour attacher la voile autour du mât, afin de l'empêcher de se déchirer et de se détacher totalement, mais il perdait ce combat.
Les yeux de Tudre croisèrent ceux du jeune garçon. Le mousse implorait son aide alors que la voile frappait dans tous les sens, refusant de se laisser accrocher à un poteau de bois. Tudre envisagea un instant d'aller l'aider, mais quand il vit des éclats de bois voler de la base du poteau, son hésitation s'évanouit.
« Cap... »
Le bois céda, emportant Flir dans les ténèbres rugissantes. Tudre vit ses yeux s'emplir de terreur lorsqu'il fut happé par un tourbillon de visages tordus et de mains griffues. Un instant plus tard, le gosse avait disparu, remplacé par une voix hurlante de plus dans le chœur.
« Mieux vaut lui que moi », grinça Tudre face à la silencieuse accusation de la mer. Il sentait la pression dans son crâne, le sentiment d'être observé alors qu'il était seul.
La voile entoura son avant-bras, serrant d'autant plus fort qu'il tentait de s'en échapper.
« Mieux vaut lui », répéta-t-il en regardant le bout de voile qui serrait sa main, « que moi ».
Pourquoi ? La toile qui encerclait son poignet semblait lui poser la question.
Tudre trembla, mais ce n'était pas de froid. Son esprit commençait à lui jouer des tours, tellement il était fatigué, désespéré. Il tenta de dégager son bras, mais s'arrêta à mi-chemin : il avait failli lâcher son bout de bois flottant.
« Parce que je suis le capitaine ! » cracha Tudre. « C'est mon navire, c'est ma responsabilité. Je suis responsable de tous à bord, pas seulement du petit Flir. Je me lance pour l'aider et je me fais prendre aussi, et quoi ensuite ? Que devient le reste de mon équipage, sans moi pour le guider ? »
Pendant un instant, Tudre se laissa aller à sa colère. Il tourna, tira sur son bras sèchement, et la voile finit par relâcher son étreinte. Mais elle l'obligea à se retourner, dos au bout de bois flottant, et une seconde plus tard, il perdit prise et se retrouva sous l'eau.
Le silence l'envahit. Le froid était paralysant. Tudre paniqua quelques secondes avant de reprendre le contrôle. Il se rappela qu'il était un vieux loup de mer, pas un jeune pilotin inexpérimenté. Il regarda vers le haut, vit la surface juste au-dessus de lui et tenta de pousser sur ses bras et ses jambes pour remonter. Mais il ne pouvait pas bouger.
Ce n'était pas simplement parce que ses muscles fatigués étaient engourdis par le froid. Le bon œil de Tudre chercha un peu partout, mais n'aperçut que de vagues silhouettes dans la pâle lumière de la lune. D'autres débris, les morceaux plus légers du navire, qui ne s'étaient pas encore enfoncés dans les profondeurs d'un noir d'encre. Et des corps. Les corps de femmes et d'hommes qui l'avaient appelé capitaine.
Qui comptaient sur toi...
Les mots frappèrent Tudre. Un sentiment plutôt qu'un son.
... et tu les as trahis.
Tudre parvint à se libérer de ce qui le maintenait sous la surface, et la panique lui donna la force de remonter. Il inspira profondément, avant de se tourner dans tous les sens à la recherche de son radeau de bois flottant. Il le repéra et s'y agrippa, l'embrassant comme son premier amour.
Ce n'est qu'à ce moment, alors que ses doigts cherchaient une meilleure prise, que Tudre comprit de quoi il s'agissait. C'était un morceau d'un canot de sauvetage. De l'un des canots de sauvetage...
« Tous aux canots ! » hurlait quelqu'un. « Abandonnez le navire ! »
Il y avait des... « choses » à bord du bateau, maintenant. Des bêtes horribles, défigurées, gonflées, qui s'étaient détachées de la tempête comme des puces d'un chien. Elles avançaient dans les flots sans efforts, ne prêtant aucune attention au chaos qui les entourait tandis qu'elles massacraient l'équipage de Tudre à coups de crocs et de griffes.
Tudre et son équipage avaient hérité de plusieurs surnoms au fil de leurs carrières. Intermédiaires, marchands, négociants... Tous étaient vrais, mais pas moins que pirates, corsaires ou flibustiers. La violence, ils connaissaient, et chacun d'entre eux avait arpenté le pont avec plus d'armes qu'ils n'avaient de mains pour les utiliser.
Et pourtant ils tombaient devant les spectres comme le blé devant la faux. Des hommes et des femmes que Tudre avait vu lutter, chasser les énormes léviathans des profondeurs, combattre en première ligne lors d'abordage, bravant le canon et l'acier. Ils étaient là, à implorer des monstres qui ne comprenaient pas le sens de la pitié et n'en offraient aucune. Des monstres qui ne voulaient que déchirer les corps et les esprits.
Tudre frappa et bouscula pour se frayer un passage dans la masse des visages paniqués qui se pressaient autour des quelques canots de sauvetage en piteux état. Ils en avaient laissé plusieurs au port, pour réduire le poids et pouvoir emporter encore plus de butin. Maintenant, hommes et femmes s'entassaient à bord, bien plus nombreux que les petits canots ne pouvaient en emporter.
« Poussez-vous ! » Tudre repoussa de côté un membre de l'équipage et enfourcha le flanc du canot le plus proche.
« Arrêtez ! » lui intima un homme depuis la poupe du canot. « Celui-là est plein ! Une personne de plus et on va tous finir à la mer. »
« Mettez ce canot à l'eau ! » ordonna Tudre, les doigts serrés sur la poignée du sabre glissé à sa ceinture.
« On peut pas prendre ce risque avec autant de monde à bord ! » répondit l'homme.
Tudre posa une main sur la nuque de l'homme, l'approchant de lui comme pour lui murmurer un secret à l'oreille. Mais au lieu de cela, le capitaine lui enfonça son sabre dans les tripes. L'acier ressortit dans le dos de l'homme avec un jet de sang qu'on aurait cru noir dans le chaos qui les engloutissait tous. D'un geste fluide, Tudre retira sa lame et laissa tomber le corps sans vie par-dessus bord.
« Voilà », siffla-t-il. « Ça fait un de moins. Maintenant, mettez ce canot à l'eau ! »
« Je suis un survivant », tenta d'expliquer Tudre, bien que ses paroles manquassent de conviction. « Les forts survivent, les faibles meurent. J'ai choisi la vie, un espoir de vie, pour tout le monde dans ce canot, plutôt que de risquer qu'il chavire et nous noie tous. Au moins, ils ont eu une chance. »
Il ne savait même plus qui il essayait de convaincre. Le sentiment de culpabilité qui était devenu une voix était maintenant toute une foule, rugissant dans son esprit comme une bordée de canons.
... c'est toi qui as fait ça...
... nos vies perdues...
... ta cupidité...
... nous a tous tués...
... assassin...
... traître...
Tudre posa son front contre l'épave du canot, se recroquevillant sous le poids de leur condamnation silencieuse. « Arrêtez. »
La lumière de la lune avait pratiquement disparu. Tudre releva les yeux et aperçut une bande floue à l'horizon. Un espoir délirant embrasa son âme.
« Terre », laissa-t-il échapper.
Un rire nerveux, hystérique, monta, nourri par le soulagement et la perspective de voir le soleil se lever encore une fois. Le rire s'arrêta brutalement. Quelque chose le tirait dans le dos.
Il remarqua alors les formes sombres tout autour de lui. Il aurait pu jurer qu'aucune d'entre elles n'avait été là quelques instants auparavant. Et pourtant, les corps sans vie de son équipage flottaient tout autour de lui, agités par les flots.
« Je ne vous ai jamais rien fait de mal », dit Tudre d'une voix tremblante. « Tout ce qu'on a fait, c'était pour votre enrichissement autant que pour le mien. Vous connaissiez tous les risques. Vous auriez fait comme moi ! »
Les voix qui assaillaient Tudre semblaient provenir des corps. Leurs cris le secouaient, mettant ses nerfs à vif.
« Arrêtez ! » implora-t-il. « Je vous en supplie ! »
Mais les voix continuaient. Elles se fondirent en une terrible litanie, répétant le même mot comme des coups de couteau dans le cœur de Tudre.
TRAÎTRE !
« Non ! » hurla-t-il.
Comme un seul homme, les esprits de l'équipage de Tudre se redressèrent et s'extirpèrent de leurs corps. Flir, Bowsy... Tous le regardaient fixement avec des visages flasques et des yeux embrumés. Aucun son ne sortait de leurs lèvres bleues, mais Tudre avait l'impression que leur rage allait faire exploser sa tête.
« Non », pleurnicha-t-il en fermant ses paupières. « Laissez-moi tranquille ! »
Soudain, le bois s'enfonça un peu, comme si on y avait ajouté du poids. Tudre se força à ouvrir les yeux et se retrouva face à la mort.
C'était une femme, grande et agile, debout en parfait équilibre sur le bois. Là où aurait dû se trouver sa chair, Trude ne pouvait voir qu'une énergie bleue spectrale, brûlante. Elle portait une armure usée et un casque orné d'une longue plume noire. Trois lances traversaient son torse et elle en tenait une autre à la main.
Les entrailles de Tudre se nouèrent devant cette vision. Tout le monde connaissait ces légendes qu'on murmure et dont les hommes se protègent en feignant de croire que ce sont des contes pour enfants. Des histoires qui parlent d'un avatar de la vengeance, apparaissant où l'injustice est flagrante et où des voix s'en émeuvent.
Les victimes appellent Dame Vengeance, et elle répond, lance à la main.
L'équipage de Tudre se rapprocha un peu plus, la lumière surnaturelle de la femme se réfléchissant dans leurs yeux de saphir incandescents.
« Non », gémit Tudre, tandis que la vision, masquant la terre ferme, aspirait ce qu'il lui restait de volonté. « J'essayais juste de réussir dans ce monde. Mon équipage ne méritait pas ce destin, non, mais pas plus que je ne mérite ça. Vous ne savez pas ce que ça fait, de mener ceux que vous commandez à leur perte, d'être responsable de la damnation de leurs âmes ! »
Un afflux de vie soudain parvint jusqu'au visage impassible et froid de la femme, comme si elle entendait un son qu'elle était seule à capter. Elle darda son regard sur Tudre et il s'enfonça tout au fond de son être. La rage tordit son visage pendant un instant, avant de disparaître.
Lentement, elle abaissa sa lance, la laissant reposer juste sous la gorge de Tudre. Elle poussa, mais pas suffisamment fort pour percer la chair et l'empaler. Juste assez pour le faire lâcher le bois flottant et le pousser sous l'eau.
L'esprit de Tudre lui hurla de se battre, le besoin de survivre lui ordonna de remonter, mais il ne pouvait pas le faire. La pointe de la lance contre sa gorge le maintenait sous la surface. Tudre leva les yeux vers le visage impassible et scintillant. Dame Vengeance était finalement venue pour lui.
Les voix s'éteignirent toutes. Son équipage sombra avec lui, se serrant autour de lui comme des doigts formant un poing. Toute lumière s'évanouit. Tudre s'abandonna enfin aux profondeurs et les accueillit dans ses poumons. Les dernières bulles s'échappèrent de ses lèvres tandis qu'il dérivait toujours plus bas dans les ténèbres, à quelques encablures de la terre.