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ShortStoryRuneterra Prime

The Axiomata

La rivière porte les souvenirs d'un monde disparu. Je me demande si je suis le seul qui puisse les trouver.

De l'autre côté de l'eau, je vois les lianes dont s'occupe mon père qui s'enroulent autour d'Ixtal pour protéger son peuple, les derniers survivants de Runeterra. Les feuilles et les branches forment des boucles irrégulières le long du courant et disparaissent dans l'obscurité, au-delà de la portée limitée de l'aube. À chaque visite, je me demande si les ombres cachent un serpent, un jaguar ou un autre danger. Ma mère chasse ces bêtes, fournissant ainsi nourriture et protection au village de Semchul. Mes parents s'attendaient à ce que je suive leurs traces. Que je devienne Aliay le jardinier ou Aliay le chasseur.

Je n'ai choisi de suivre ni l'un ni l'autre, mais leurs enseignements combinés ont façonné ma voie.

Je retire ma robe et enroule une fois la tresse de soie transparente de mon fil de vent autour de chacune de mes mains. Vingt-trois années passées à étudier les Axiomes ont contribué à les graver dans mon esprit. Le fil est mon catalyseur et, grâce à lui, je manie les éléments qu'ils décrivent. Mes études m'ont apporté le contrôle, la compréhension, la sagesse. Mais sans le fil, je ne possède pas plus de pouvoir que n'importe quel autre Ixtali.

J'avance dans la rivière, mes pieds nus pataugeant dans la boue, jusqu'à ce que l'eau atteigne ma taille dénudée. J'explore le sol avec mon pied à la recherche des racines immergées qui me servent à capturer mes proies. Après les avoir trouvées, je me mets au travail avec le fil.

Je lève mes mains et trace les lignes du Cinquième Axiome de mémoire en faisant danser le fil comme un pinceau sur une toile. Après un instant, l'eau se met à bouillonner tandis qu'une bulle d'air allant de la surface au lit de la rivière s'élargit lentement autour de moi. L'eau vive se heurte à mon courant artificiel, peinant face à ce déplacement surnaturel, mais mon travail tient bon. La boue, les pierres et les racines tortueuses tapissant le lit de la rivière sont ainsi révélées. Des débris se coincent dans les nœuds de racine, des objets venus de quelque part, au-delà d'Ixtal. Ces souvenirs anciens sont tout ce qu'il reste du monde perdu.

Ces civilisations devaient être époustouflantes, car leurs reliques restent souvent intactes malgré les caprices de l'eau et du temps. C'est le cas de celui d'aujourd'hui : un objet argenté brillant reflète un rayon de soleil timide. À sa vue, ma concentration rigoureuse se transforme en joie. Je souris et me laisse tomber en tailleur au milieu des racines boueuses. Je creuse et déterre une hache à manche court forgée d'une seule pièce d'acier. Elle est magnifique.

Je m'imagine une bataille vieille d'un millénaire, un courageux guerrier se dressant face aux monstres qui ravagèrent Runeterra. Je suis reconnaissant d'avoir la chance de commémorer ce combat héroïque, quoique vain. Je m'avance un peu et plonge mes doigts dans la boue, à la recherche de ma boîte à trésors imperméable.

Je la trouve et touche le loquet qui ne peut être déplacé qu'avec un certain niveau de maîtrise axiomatique, une vieille précaution au cas où je serais découvert. Elle est remplie de tout ce que j'ai voulu conserver et cacher pendant toutes ces années. Quand je serai un Yun Tal, j'apporterai ces trésors à Ixaocan pour les faire archiver par nos historiens et en discuter avec les autres érudits. Mivasim, mon cher mentor et une des plus grandes élémentalistes d'Ixtal, me réprimande souvent à cause de mon intérêt pour le Nasiana, le monde au-delà, alors je préfère garder mes secrets pour le moment. Je pose la hache près d'un casque de bronze et referme la boîte d'un mouvement de poignet.

Puis mon cœur fait un bond dans ma poitrine.

Mon fil de vent a disparu.

Je ne pensais pas que c'était possible. J'ai refermé le loquet seul, sans y penser. Seuls les Yun Tal sont capables, ou devrais-je dire dignes, d'une telle action. Je fouille dans la boue, mais il est introuvable. La panique, la joie et la peur se bousculent en moi. C'est à cet instant que je remarque que la rivière est encore divisée. Je la contrôle.

Je me tourne vers le mur de lianes, la frontière d'Ixtal, et suis frappé d'une pensée délirante : moi, enveloppé dans un cocon de courants protecteurs que j'aurais créés, arpentant des paysages dénués de vie, mais débordants de réponses.

À peine ai-je fait deux pas vers l'avant qu'une gerbe d'eau s'élance dans les airs avec un grondement tonitruant. Mon regard se met instinctivement à chercher une menace. Je m'attends à voir des mâchoires surgir de l'eau ou des serres fondre du ciel, lorsque je vois une silhouette imposante sur la rive. C'est Mivasim, mon mentor. Sa robe de Yun Tal semble sombre, même dans l'obscurité, et sa posture est immaculée par le temps. Ses yeux brillent comme un éclair sur du jade, et la bulle d'air que j'ai façonnée rétrécit. L'eau rugit tandis que Mivasim transforme le flot tranquille de la rivière en torrent sans même lever la main. Je me croyais malin. Je pensais avoir un endroit secret à moi. Le savait-elle depuis le début ?

L'eau dévale autour de mois à toute allure et les courants qui me protègent faiblissent et s'amenuisent. Je serai bientôt emporté. Mais je ne détecte aucune colère chez elle. Elle tend sa paume ouverte vers moi. C'est un geste que j'ai appris à reconnaître. Peut-être éviterai-je ma punition si mes arguments sont convaincants.

Malgré les assauts du vent et de l'écume, je vois le motif. Elle a tracé les lignes d'une extrapolation axiomatique dans l'air qui nous sépare.

Ce n'est pas une punition. C'est une épreuve. Une énigme que je m'entraîne à résoudre depuis des années. Je m'imagine en train de marcher le long d'un parcours autour du modeste athénée de Semchul et je me lance dans cette épreuve contre mon mentor.

Lorsque j'atteins son côté, mon moral est galvanisé par son sourire triomphant, mais mon corps est en lambeaux. Elle écarte les bras juste à temps pour me retenir dans ma chute.

Au moment de perdre connaissance, je l'entends chuchoter : « Il est temps, mon apprenti. À Ixaocan, tu te défendras sous le Vidalion et nous déciderons si tu es digne de devenir un Yun Tal. »

En une semaine de marche, nous nous étions enfoncés plus loin que jamais (du moins pour moi) dans les profondeurs d'Ixtal et pourtant, les villages dans lesquels nous faisons halte pour nous reposer semblent plus isolés que le mien.

« Ont-ils vraiment tant à craindre ? » demandé-je à Mivasim après avoir fait nos adieux à nos chaleureux hôtes de Peslan. « Mon père s'occupe lui-même des frontières et il n'a peur de rien. »

« Le chasseur ne craint pas la charge du jaguar », répond-elle en levant et abaissant le sac qui flotte à son côté d'un air absent, « mais un rugissement au loin fait fuir le plus téméraire des artisans. »

Deux enfants déboulent sur le sentier et courent vers le village. « J'imagine qu'ils craignent l'inconnu. Le changement potentiel. »

Je sens que mon professeur est contrarié par quelque chose. Je pousse les larges feuilles cireuses qui pendent au-dessus de nos têtes. « Notre situation est unique dans l'histoire », soupire-t-elle. « Raconte-moi encore comment ton père décrit l'importance de son travail. »

Les visages de ma famille me viennent à l'esprit, blottis près du feu de mes premiers souvenirs. Leurs histoires m'ont poussé vers mon objectif. J'adopte le chuchotement des conteurs. « Pendant les années qui suivirent l'Ultime guerre, le chaos régnait. Le monde bouillonnant était la proie des monstres et de la mort. »

Je laisse ce dernier mot en suspens un instant, mais Mivasim est impassible. Je reprends.

« Nous fûmes presque éradiqués, mais les plus sages d'entre nous, les premiers Yun, firent des Axiomes d'Ixaocan une arme capable de repousser nos ennemis et de sceller nos frontières. Ce sont ainsi les seules terres qui ont survécu à cette époque apocalyptique.

« Le reste du monde est empoisonné. Sous les canopées d'Ixtal, nous sommes protégés du destin funeste qui s'est abattu partout ailleurs. » Je frappe le bas de ma cage thoracique du poing, un sourire aux lèvres. « En vérité, ce sont donc les grands jardiniers de Semchul qui empêchent Ixtal de subir le même sort ! »

Le sourire de Mivasim creuse les douces rides que bien d'autres apprentis et moi avons gravées au cours des années. « Et pour ces jardiniers, les effroyables machines qui dévorent nos jungles ne sont qu'une extension de ce poison, n'est-ce pas ? Des miasmes aux pattes métalliques. »

Le chemin qui s'étend devant nous tourne puis s'ouvre. Les pâles rayons du soleil réchauffent mon visage. « J'imagine que oui », répondé-je, « mais les Yun Tal sont bien mieux équipés pour les affronter. »

« Une fois de plus. Une solution pratique pour un problème pratique. »

« En effet. »

« Mais toi, tu es un érudit, tu es entraîné à réfléchir selon une perspective qui n'est pas la tienne, à comprendre ce qui t'est étranger, n'est-ce pas ? »

Un grand sourire fend mon visage. « Oui. »

« Donc un villageois – un marchand, disons – qui n'a ni la fierté, ni l'expérience d'un jardinier frontalier… »

« …verrait le problème de manière abstraite, et sa réponse serait donc basée sur ses émotions. »

« Exactement. »

« À moins que… » Je laisse ma phrase en suspens tout en faisant des gestes de la main dans le vide. « À moins que nous puissions lui décrire la situation d'une façon qui prend en compte ses différents niveaux d'ignorance. »

Mivasim fait non de la tête. « Le marchand se sert de son énergie pour commercer. Peut-être un peu pour se divertir. L'excédent va à sa famille. Tout le reste n'est que distraction. » Une pointe de sarcasme se glisse dans sa voix, marquant le retour d'une conversation plus conviviale. « Il ne bénéficie pas de décennies d'études aux côtés d'un maître sage et ingénieux. »

Mon manque de sagesse m'empêche de trouver les mots pour la contredire. « Ni de l'expérience qui pourrait lui apporter du réconfort. Je comprends. Merci, Mivasim. »

Nous passons un moment en silence. « Cette distinction profite à Ixtal. Je suis contente que tu ne sois pas un chasseur, mon cher sumqa. »

Je rayonne de bonheur.

Ixaocan est vaste. Elle semble s'étendre jusqu'à l'horizon, avec ses grandes arcologies anguleuses en pierre polie, sculptées au-dessus des arbres. Chaque pas vers la grande capitale d'Ixtal révèle de nouveaux panoramas et de nouvelles formes.

Et bien que l'arcologie cardinale soit imposante de loin, elle est écrasante en personne.

À peine quelques minutes après avoir traversé ses portes septentrionales majestueuses, nous sommes assaillis de toutes parts par ses bruits et ses couleurs. Des enfants cavalent çà et là, poursuivis par des précepteurs eux-mêmes pourchassés par des colporteurs, des cosmétologues, des voyants et des artisans. Les bottes noires de Mivasim claquent contre la route de pierre, lui donnant un air plus intimidant ici que dans la jungle. La foule affiche un profond respect à l'égard de la riche tunique de Yun Tal noire et violette de Mivasim. Malgré tout ce qui distingue Ixaocan de Semchul, elles ont cela en commun : un respect absolu des Yun Tal.

« Miv ? Miv ! » Une voix s'élève devant eux.

« Oh, pin'kan », murmure mon professeur avant de reprendre en un clin d'œil une expression des plus cordiales. Devant nous se trouve un carrefour au-dessus duquel sont suspendus des ponts croisés où des gens dînent dans d'élégants fauteuils. Un vieil homme robuste fait de grands signes de la main. Des yeux verts, un crâne chauve et une robe noire de Yun Tal. « Mon très cher Chiuq ! » lui répond Mivasim. « Vous êtes en avance ! »

Chiuq, à qui je fais bien attention de ne pas m'adresser sans connaître son nom complet, marche vers nous d'un pas pesant, suivi d'une douzaine de jeunes aspirants aux yeux clairs vêtus de la même tenue d'étudiant que moi. « Comme à mon habitude, n'est-ce pas ? Taarqen n'est pas aussi loin que les terres sauvages de Semchul. »

Il s'avance pour une accolade qu'elle lui rend avec une grâce calculée.

« Ah, Miv. Cela fait trop longtemps que nous ne vous avions pas vue. Vous étiez partie… » Il perd le fil de sa phrase tandis qu'il cherche le régiment d'étudiants qu'il s'attend à trouver auprès de Mivasim. Son regard met un certain temps avant de se poser sur moi. « …partie enseigner ? »

« Tout à fait, et m'occuper de Semchul. » Mivasim fait un pas presque imperceptible vers l'arrière et Chiuq semble l'imiter sans vraiment s'en rendre compte. « Les étudiants ont moins de temps pour étudier dans les villages. Ils se mettent rapidement à poursuivre des objectifs plus réalisables. »

« Ah, grandir dans la nature. Quel grand chasseur j'aurais fait ! » Il fait un grand geste de la main vers le troupeau d'apprentis qui le suit. « Mais je pense être un professeur tout à fait convenable. »

Mivasim les regarde tandis que Chiuq rit et que tous l'imitent comme une couvée de canetons. « Le Vidalion en décidera, j'en suis certaine », répond-elle calmement.

Un petit aspirant aux cheveux teints en rouge fait tressaillir son catalyseur élémentaire en se prenant les pieds dans sa robe trop grande. Une flamme jaillit et embrase les plumeaux d'un pauvre marchand. Le marchand jappe et lutte pour canaliser sa propre magie à l'aide d'une carafe d'eau ornementée. Les flammes ne font que s'emballer davantage.

« Chiuqeslan ! » crie sèchement Mivasim. D'un geste gracieux de la main, elle prive la flamme d'air.

Le marchand s'approche avec les mains jointes. « Je suis… Oh, misère… Mille excuses, Ô Radieux. Pardonnez le désordre de mes marchandises, c'est tout à fait… »

« Du calme », dit Mivasim tandis que Chiuqeslan beugle et donne une tape dans le dos de son apprenti.

« Ce garçon a un don ! Voyez avec quelle voracité la flamme brûlait ! » Il repart en conduisant ses apprentis vers la ville. Par-dessus son épaule, il s'adresse à moi. « Bonne chance, apprenti de Miv ! »

Le marchand fixe Mivasim d'un regard horrifié. « Toutes mes excuses, honorable marchand », dit-elle en sortant de sa robe deux papayes, un présent reçu à notre dernière escale. Elle les lui tend, puis m'attire vers elle.

« Cet homme, ce Chiuqeslan… » commencé-je avant que Mivasim ne m'interrompe.

« …est un Yun Tal, entre autres choses. Tu n'en as rencontré que très peu dans ta vie, sumqa. » Elle me presse le long du boulevard bondé. « Il incarne une triste leçon que tu vas devoir apprendre bien vite. Ne le laisse pas, lui ou Ixaocan elle-même, te distraire de ta tâche. »

L'apprenti pyromane de Chiuqeslan échoue. Selon la tradition, il doit quitter Ixaocan en silence.

Il avait consacré sa vie aux études. Peut-être deviendra-t-il marchand, tailleur ou conteur. J'espère qu'il sera heureux, mais il ne sera jamais un Yun Tal. Ses pairs sont abattus, leurs regards, graves, leurs cœurs, déchirés. Son exemple ne fait qu'écorcher leur courage, mais il renforce ma détermination.

En quelques jours, je suis capable de déduire qui réussira, qui échouera, qui sera brisé. Ce savoir me donne envie de pleurer pour eux.

Mais je ne pense qu'à l'épreuve qui m'attend.

Enfin vient le moment. Je pénètre dans le cœur d'Ixaocan et vois que le sol est gravé de milliers de lignes courbes. Au sein de cette géométrie complexe se cache le langage des éléments. Je me sens perdu au milieu de ces Axiomes, je crois en reconnaître certains…

Attention.

Je concentre mes pensées. Les Yun Tal se tiennent au-dessus de moi dans les galeries qui entourent le gigantesque espace, enveloppés dans leurs robes couleur de nuit. Chacun d'eux est un parfait philosophe. Chacun d'eux est un maître de sa discipline élémentaire.

La chambre centrale de l'arcologie semble être séparée en deux. En bas, l'arène dans laquelle je vais me défendre. En haut, un large cercle de lourdes pierres dont la charge est maintenue par thaumaturgie plus que par ingénierie. Là où la chambre se sépare se trouve un grand anneau de magie tourbillonnant. Je n'arrive pas à voir jusqu'où il s'enfonce dans les profondeurs de la terre.

Loin au-dessus du cercle flotte le Vidalion, le grand métier à tisser, lui-même cerclé d'un halo d'un alliage doré. Ses fils s'enroulent sans interruption. Je me défendrai sous sa voilure et sa trame. Si je réussis, il tissera la robe qui fera de moi un Yun Tal.

Aujourd'hui, je maîtriserai les courants. Je m'avance au centre du motif.

Je suis aveuglé par le déferlement d'énergie, la puissance élémentaire pure catalysée par les Axiomes en ce point précis. Je suis submergé. Je suis un colibri naviguant dans un orage. Je cligne des yeux et je suis de retour dans la chambre.

Mivasim se tient quelque part là-haut. Je ne peux croiser son regard. Mon esprit est un fil tendu. Des regards me transpercent de toutes parts. Ce sont les Yun Tal, les plus sages des sages.

« Aliay Qunlan. » Mon nom résonne dans toute la chambre, peut-être même dans tout Ixtal. « Tu es ici au cœur de toutes choses. Tu es observé par les yeux de tous. Défends-toi. »

Le Vidalion tourne et libère des filaments de tissu. Je tends la main et empoigne un fil noir comme la nuit.

« Tu as interrompu cette sécante », dit une voix ferme et désapprobatrice flottant dans mon esprit. Une section de fil s'illumine. « Cela va affecter la température au lieu de la pression. »

J'ignore la voix, rassemblant plus de fil dans ma main et le dirigeant le long de la ligne suivante. Après plusieurs secondes de concentration intense, je m'entends lui répondre. « La pression et la température sont sœurs. Si je contrôle l'espace, cet effet est plus puissant. » Je dissipe la lumière fantomatique que les Yun Tal ont appliquée à ma fausse erreur et reprends mon travail. Une part de moi est horrifiée par la facilité avec laquelle j'ai rejeté la critique de mes aînés.

L'autre ignore ce sentiment.

Une autre voix. « Je compte onze tangentes dans tes Axiomes. La pratique commune veut que chaque tangente ait sa parallèle. Son absence entraîne un risque de déséquilibre au moment de fusionner les motifs non séquentiels. »

Je pense à Mivasim. C'était une de ses inventions, découverte grâce à l'impétuosité de ma jeunesse.

« La pratique commune n'est que rhétorique et non maîtrise », répondé-je. « Cette connexion complémente le Troisième Axiome et renforce le Cinquième. Ensemble, ils nullifient le déséquilibre. »

Seul le silence me répond, mais un déplacement de tissu sur ma droite attire mon attention. Une femme à la robe de fumée et de jade, au regard d'acier. Un membre des Yunalai, la nouvelle génération adulée. Son rictus appréciatif me lacère le cœur.

Je continue.

Les Axiomes existants sont terminés et tiennent bon. Mon anxiété et ma peur ne sont plus qu'un écho dans mon esprit tandis que je me transforme, que je dépasse les limites de mon corps. Je suis Ixaocan elle-même et j'ai à cet instant entre mes mains plus de pouvoir que je ne pensais qu'il y en avait dans le monde entier. Je suis la forme de mon dessin, à la recherche du suivant…

Boum, boum.

Stop. Un battement de cœur, un hoquet dans le temps. Je lève le regard vers le tourbillon mystique du mur extérieur de la chambre. Il tourne comme les fils d'une tapisserie démente.

Au milieu du grondement abstrait, quelque chose m'appelle.

Sans réfléchir, je tends la main pour l'atteindre.

Je ne suis plus dans l'arcologie cardinale. Je fuse au-dessus de la jungle, au-dessus d'Ixtal.

Je regarde vers le bas et je vois les Axiomes. Pas un motif concentré sur une seule arcologie, ou même plusieurs… C'est un motif qui englobe le monde entier. Je vole le long d'une des lignes qui encerclent Ixaocan et elle me mène chez moi, à Semchul, en un instant. Je souris à la vue des arches familières, des recoins où j'allais me cacher pour faire la sieste, des…

Semchul est derrière moi. Quelque chose ne va pas.

Mes yeux s'écarquillent, mes talons se plantent dans le vide et je m'enfonce dans le filet de lianes taillées qui séparent la vie de la mort. Je me crispe dans un ultime effort, prêt à être annihilé. Au lieu de quoi, je traverse la végétation luxuriante à toute vitesse. Des créatures courent dans une plaine trop ouverte. Je frôle la surface d'un fleuve de la taille d'Ixtal même.

Je dois être devenu fou. Sont-ce là les pensées incontrôlables qui traversent l'esprit dans ses derniers instants ?

Ai-je échoué ?

Je vois des montagnes, des vallées… des gens. Je vois des gens. Je…

Je me suis arrêté dans un endroit froid. Blanc. Aveuglant, battu par la neige et le vent.

Derrière se trouve un pouvoir. Des Axiomes se croisent ici. C'est impossible.

Un groupe d'hommes et de femmes vêtus de fourrure et d'os s'entraînent ensemble. Non… ils se font la guerre. Un gourdin fracasse un crâne. Je tends la main. Des nuages de poudre se soulèvent et ils fuient le phénomène. Ils me fuient, moi. L'un d'eux, plus grand que les autres, plonge son regard dans le mien. Je le sens se contorsionner à ma recherche. Il façonne une lance de givre.

Cette brute n'est pas un Ixtali. Comment arrive-t-il à exploiter les Axiomes ?

Sa magie est différente. Elle vient d'autre part et ne me touche pas. Mais si sa lance me rate, sa présence me transperce. Son existence même est une erreur.

Il n'y a rien au-delà d'Ixtal. Il n'y a rien…

La scène disparaît en un clin d'œil et laisse un grand vide dans mon cœur. Mon sang parcourt mes veines en rugissant et une lamentation perce mes tympans tandis que toutes les connexions se font dans mon esprit.

Évidemment. Évidemment que le monde n'est pas mort. Évidemment qu'Ixtal n'a pas repoussé l'apocalypse seule avec un voile de lianes illusoires. Évidemment que je n'allais pas devenir un aventurier solitaire traversant le monde dans un cocon d'air. Quelle sottise. Je pense à mon père, aux jardiniers, si fiers de leur travail. Complètement inconscients de leur véritable fonction.

Je sens mes yeux se gonfler dans mon crâne. Mon corps est parcouru de frissons. Une partie de moi se délecte de cette nouvelle découverte, bien que le reste soit révolté. Les Yun Tal peuvent sûrement entendre mon cœur marteler ma poitrine. Mais ils restent immobiles.

Un souvenir d'enfance ressurgit soudain et occulte le reste. Je montre révérencieusement à Mivasim la première relique que j'ai découverte dans la rivière. Je me souviens de son hésitation. Je la croyais impressionnée par mon insatiable curiosité. Ce jour-là, elle m'avait accepté comme apprenti. J'étais tellement heureux de lui expliquer mes petites théories, tellement enthousiaste à l'idée de devenir un Yun Tal et de découvrir l'inconnu aux côtés de grands sages comme Mivasim.

Je devais avoir l'air particulièrement stupide.

La puissance d'Ixaocan calme mon corps tremblant. Les frissons s'estompent, mon cœur ralentit. Mais la colère fait irruption dans l'espace vide et même Ixaocan ne peut l'arrêter. Un torrent débordant de traîtrise, de honte et de chagrin.

Quelque chose de mauvais s'empare de moi. Je tiens entre mes mains tremblantes la puissance d'Ixaocan. Je vais pulvériser la chambre et tous nous emprisonner, comme des insectes dans de l'ambre. Ici, au centre du pouvoir ancestral d'Ixtal, cela semble si facile.

Je suis sauvé par des décennies de débats rhétoriques et philosophiques. Un réflexe simple, acquis par la pratique, face à l'attrait d'une émotion : quelle vérité se trouve derrière cette émotion ? C'est uniquement grâce aux enseignements de Mivasim que je me retire aussi vite du bord du gouffre de la folie et arrive à la seule conclusion possible.

C'est ça, l'épreuve.

Les Yun Tal ont entretenu cette illusion pendant des générations. Le monde ne peut pas simplement être expliqué ou décrit, il faut le voir de ses propres yeux, être assez sage pour dépasser la réaction et atteindre la compréhension. Je ne peux m'empêcher de rire intérieurement en comprenant enfin la nécessité de rassembler autant de Yun Tal. Ils pourraient sans le moindre doute détruire ou arrêter avec une facilité déconcertante quiconque atteindrait ce stade et succomberait à ses émotions, même s'il détenait la puissance d'Ixaocan.

Ma colère se change en détermination. Je scrute la pièce et croise le regard de chacun des grands sages qui me surplombent. Je parle avec mes yeux : j'ai réussi votre épreuve, tout le reste n'est que cérémonie.

Je ne me laisserai pas écraser par cette réalité. Je retourne à mon motif et à l'extrusion inachevée.

Les Yun Tal restent silencieux pendant que je travaille.

C'est terminé. Les Axiomes symbolisent ma compréhension et ma maîtrise de l'air, de l'eau et de toutes les façons possibles de les combiner. Je pense à l'homme, au monde au-delà. Au-dessus, les Yun Tal examinent le résultat de mon travail à la recherche d'erreurs. Ils n'en trouveront aucune.

Quelque chose change dans l'air au moment de prendre leur décision. Je m'élève en tournant lentement, de manière absurde, libéré de l'attraction terrestre. Je regarde mon mentor dans les yeux. J'espère y voir de la honte, des regrets, de la peine pour ces décennies de mensonges. Je n'y vois que de la fierté.

Je ris. Je ne peux m'en empêcher. Le Vidalion accélère sa rotation et les fils que j'ai placés sur le sol gravé m'entravent désormais comme un moucheron pris dans la terrible toile d'une araignée.

La douleur s'empare de moi tandis que la magie suinte de mon corps. Les Yun Tal psalmodient en chœur. Je ne comprends pas ce qu'ils disent, mais les fils de lumière m'encerclent et m'enlacent, des arcs-en-ciel scintillants s'enroulent le long de mes bras et mes jambes.

Je flotte, piégé entre le Vidalion et le tissu naissant. Je sens le pouvoir réinvestir mon corps comme le sang réinvestit un membre engourdi.

Quand, enfin, les fils deviennent tissu, je le sens. Je suis un Yun Tal.

Leur chant décrit un crescendo tandis que je flotte vers le sol. Les visages impassibles se fendent de sourires joyeux, mais je n'y distingue aucune chaleur.

Je rêve de ma boîte à trésors, de choses anciennes.

Ma passion idiote. Des décennies passées à imaginer le monde d'au-delà, impatient de partager ce que je pensais savoir avec les Yun Tal. Je pense au Aliay jeune et naïf, impatient de découvrir. Je ne pense pas que le mot vengeance soit adapté à ce que je lui souhaite, mais cela s'en rapproche.

« Tu es réveillé », me dit une voix familière venue d'en dehors du temps. Je n'ai pas l'impression d'être réveillé, mais il y a un lit confortable, la chaleur d'un brasier et un mentor inquiet. J'ai tellement de questions à lui poser, mais j'ai peur de déjà connaître toutes les réponses.

« Je suis réveillé, Mivasim. » Ma voix est plus douce que ce à quoi je m'attendais, dépourvue du tremblement des sanglots et du tranchant de la colère.

« Appelle-moi Miv, désormais », répond-elle. « Nous sommes des pairs. »

Un silence s'ensuit. Tant d'années passées ensemble, et c'est la première fois qu'elle ne trouve pas les mots.

Enfin, elle prend la parole. « Tu sais, j'étais furieuse contre mon propre professeur. Nous avons passé des jours sans nous adresser la parole. Je… Je voulais simplement m'assurer que tu étais confortablement installé, mais je peux te laisser te reposer. »

Je ne veux pas me reposer. Je veux de l'action.

Mais, en apparence, je suis calme. « Vous… Tu m'as bien préparé. »

« Ah oui ? Précise ta pensée. » C'est une question à laquelle j'ai été habitué pendant mes études, mais cette fois-ci, elle semble étrangement dénuée d'attentes. Nous sommes des pairs, après tout.

Je n'ai pas eu le temps de pratiquer l'art de la tromperie comme ont pu le faire les autres Yun Tal, mais je n'en ai pas besoin. Je comprends le grand mensonge dont je fais maintenant partie. Je peux en décrire la forme générale, et le soulagement et la fierté de Mivasim se chargeront de rajouter les détails manquants pour conclure cette conversation.

« Les Yun Tal protègent Ixtal », lui dis-je. « Chaque Ixtali comprend la finalité de leurs décisions, une fois prises. »

Je me sens redevenir moi-même à mesure que je parle. La familiarité de la rhétorique est réconfortante.

Malgré cela, ce sentiment me dégoûte. Un tout petit peu.

« Chaque décision est composée d'un million de petits fils façonnés par le débat et la découverte de nouvelles perspectives. Comprendre les fils, c'est prendre la décision parfaite. »

Il m'est difficile de ne pas chercher l'approbation dans le regard de Mivasim pour voir que je suis sur la bonne voie, alors je continue de fixer les flammes du brasier, même si la lumière me brûle les yeux. « Les Yun Tal portent donc le fardeau de la décision. Pour les Ixtali, et pour moi jusqu'à il y a peu, nos terres sont un royaume enclavé. Nous ne révélons à chacun que les fils qu'ils sont capables de comprendre, comme nous en discutions sur la route. Et… »

Je me tourne enfin à la recherche de l'acquiescement bref, mais ferme, indiquant la justesse de mon raisonnement. « Les premiers Yun se trouvaient face à un dilemme inimaginable. Comment protéger au mieux les gens du monde extérieur ? Ils ont choisi de nous cloîtrer. N'importe quel individu à la sagesse insuffisante aurait pu se tromper et précipiter la chute d'Ixtal. D'où la distinction, la rigueur intellectuelle qui crée les Yun Tal. »

C'est un argument défendable. Ça ne m'empêche pas de l'exécrer.

Je conclus. « Ce qui implique que les Yun Tal en ont discuté pendant des siècles et des siècles, et aucun d'entre eux n'a proposé une suggestion justifiant de revenir sur cette décision. »

Un statu quo paisible attendant l'esprit brillant qui sera capable de faire le prochain pas dans la bonne direction. Au-delà de la tromperie, c'est une erreur, quelque part.

Je suppose qu'il me reste toute une vie pour mettre des mots sur cette erreur. Pour faire du statu quo mon ennemi.

Mivasim incline la tête vers moi avec respect. « Il m'a fallu beaucoup de temps pour en arriver aux mêmes conclusions après avoir affronté le Vidalion. » Elle se lève et me tend sa main. Je la prends et me lève péniblement. « Viens. Mange. Nous autres, anciens, devons faire la fête en compagnie de ceux qui peuvent supporter de nous regarder dans les yeux. »

Je repense à ma vieille boîte à trésors.

Je m'imagine ouvrir le couvercle, mettre ma colère dedans et la refermer.

Un sourire fatigué se dessine sur mon visage. « Allons-y. »

Je regarde depuis la mezzanine tandis que le hall se remplit de bruit. Des tables garnies de nourriture se glissent entre de petits groupes occupés à discuter, à se raconter des histoires et à danser. Une poignée d'autres initiés semblent aussi en colère que moi, mais leur frustration est adoucie par la camaraderie et l'assurance que cette indignation n'a rien de nouveau. Il n'y a à Ixtal aucun lieu où les éléments sont commandés avec une telle fermeté, et la plupart des anciens apprentis acceptent rapidement l'opulence de leur nouvelle vie.

Nous idolâtrons les Yun Tal. Les philosophes parfaits, comme je les appelais autrefois. Les chercheurs de vérité. Je ramassais des babioles, impatient de participer à l'exploration et l'étude d'un autre monde. J'ai étudié dans l'espoir de devenir digne de débattre avec les esprits les plus brillants que Runeterra ait jamais vus.

Et maintenant que je les observe, ils me semblent si… fragiles.

« Pff, tu es en droit de ruminer. » J'entends le tintement du métal alors que des poignets ornés de bracelets se posent sur la balustrade. « J'ai vu des fêtes plus palpitantes pour fêter la naissance d'une mule. »

La Yunalai de mon épreuve. Malgré sa petite taille, sa présence est imposante dans cet espace étroit, et son ton impérieux exige un respect que je ne saurais lui témoigner correctement.

J'opte pour une simple révérence. « Je préfère écouter d'ici, honorable Yunalai. »

Son rire se termine par un léger grognement. « Mon honneur ne me vient certainement pas de ma famille. » Elle me fixe un instant, puis, face à mon absence de réponse, elle dit : « Je n'ai pas honte de le dire, je suis blessée de constater que tu ne sais rien de ça. De Qiyana. »

Qiyana. Elle prononce son nom avec une déférence acerbe et je rougis de honte. « Je suis désolé. J'habite très loin d'Ixaocan »

« Oui. Eh bien, maintenant tu le sais. Viens. Puis-je t'appeler Aya ? »

Ça ne ressemblait pas à une question. Je la suis jusqu'aux portes ouvertes du balcon et m'enfonce dans la nuit. Même à cette heure, Ixaocan est inondée de lumière et d'activité.

« Aya, pendant mon épreuve, j'ai vu une chose merveilleuse. Une chose presque primitive tentant de déchirer le ciel, une chose au pouvoir immense que je n'avais auparavant trouvé que dans les arcologies ! Elle est si loin de nous, et nombreux sont ceux qui se sont battus pour la contrôler. »

« J'ai vu quelque chose de semblable », répondé-je tandis qu'elle acquiesce avec enthousiasme.

« Oui ! Et je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il ne devait pas en être ainsi ! Un lieu pareil, en dehors d'Ixtal, sans aucun Yun Tal pour en être le berger ? C'était horrible, Aya. »

Je me retrouve dans ses paroles.

C'est une ennemie du statu quo.

« Nous, les Yun Tal, sommes respectés pour notre maîtrise de ce monde. Aya, pense à tout ce monde qui s'étend en dehors d'Ixtal ! Nous dirigeons, mais nous n'agissons pas. Peut-être que certains sont assez sages pour reconnaître qu'ils ne peuvent pas prendre seuls cette décision. Peut-être que d'autres ont simplement peur ? »

En l'écoutant, je sais que Qiyana n'a pas peur. Quelle que soit la chose qui guide ses pas, qui alimente sa confiance inébranlable, c'est une anomalie parmi les Ixtali.

« Ça ne devrait pas être le cas », murmuré-je. Les mots semblent pesants, chargés de sens.

Elle me regarde, la lumière d'Ixaocan se reflétant dans ses yeux. « Eh bien, Aya. Toi et moi, nous allons changer les choses. »

Ma robe est étrangement pesante pour la première fois depuis que je l'ai enfilée, il y a un an de cela. Peut-être est-ce les autres Yun Tal. Peut-être est-ce la chambre. C'est la première fois que je reviens depuis mon épreuve.

La magie forme toujours un cercle tourbillonnant le long des murs, et dans ses profondeurs, je vois ce que je sais maintenant être Freljord, d'après nos documents les plus anciens. J'en arpenterai les sentiers montagneux moi-même, un jour.

Une apprentie passe les portes. Son sourire confiant me rappelle ma mère, si fière que son fils soit devenu un Yun Tal, des mois plus tôt.

J'ai envie de pleurer pour elle.

Parmi les Yun Tal rassemblés se propage une affirmation silencieuse. Mivasim se trouve devant moi, sur la gauche, de l'autre côté de la galerie. Elle me fait un signe de la tête, son regard est encore animé par la fierté. Je lui rends son signe de tête, puis me tourne vers Qiyana. Son visage ne laisse rien paraître, mais sa présence est réconfortante. Je ne suis pas seul à reconnaître les échecs de ceux qui sont rassemblés ici.

Merci pour tes leçons, Mivasim. Grâce à elles, je corrigerai nos erreurs. Aux côtés de Qiyana, je façonnerai l'argument parfait, l'argument qui fera honneur à la frustration de tes premiers jours en tant que Yun Tal.

J'espère qu'en temps voulu, tu seras prête à l'entendre.

L'apprentie s'avance. La chambre se fige.

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