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ShortStoryRuneterra Prime

The Despoiler of Havenfall

Le brouillard était apparu rapidement, éclipsant le soleil de l'après-midi sur le croisement. Jonath avait essayé de se frayer un chemin entre les épaisses vrilles, dans ce linceul impénétrable qui obscurcissait le monde. Des ombres se dessinaient dans le tissu de la brume, mains tendues, comme pour l'atteindre depuis quelque au-delà.

Les rênes entre les mains, il essayait de trouver le courage de faire ce qu'il devait. Se mettre en selle et galoper à l'abri.

« Non, petit. On a tous un devoir à remplir. »

Jonath cligna des yeux pour en chasser la peur et fixa la femme d'armes effondrée sur son destrier. Il l'avait trouvée ainsi, en selle mais incapable ne fut-ce que de se redresser. Son armure était percée et teintée de sang, mais Jonath ignorait quel genre d'armes pouvait infliger de telles blessures. De toute façon, la femme agonisait.

Dans ses yeux, il vit un jugement ; elle le trouvait faible. Indigne. Elle s'accrocha d'une main gantée de fer aux rênes et approcha le jeune garçon de l'autre.

« Nous devons prévenir la capitale. Toi... L'héritier doit savoir. Dis au prince Jarvan ce qui s'est passé ici. La garnison ne peut les retenir. »

Des bruits étouffés de combat, au sud, indiquèrent à Jonath que les êtres de la brume avaient atteint Hafenfal. L'air devint plus froid et plus sombre autour de lui. La brume d'un noir d'encre pulsait en s'approchant. Il n'avait que faire des chevaliers de Hafenfal. L'élite supposée de la couronne n'avait jamais rien fait pour lui. Et les gens, là-bas...

Les yeux férocement fermés, Jonath arracha les rênes de la femme d'armes, essayant d'ignorer son halètement de douleur quand elle roula au sol.

« Protectrice, pardonne-moi », murmura-t-il, la voix tremblante. Ce n'était pas pire que les précédentes fois qu'il avait pris des chevaux, essaya-t-il de se convaincre en montant.

La masse du destrier de combat lui rendit un peu de calme. Passant la main sur l'encolure musculeuse de l'étalon, Jonath regarda chaque direction du croisement pour se repérer. La route de l'est menait à la Grande cité, avec ses hauts murs et ses soldats innombrables. De quel avertissement avaient-ils besoin ? À l'évidence, les griffes et les voix dans la brume ne pouvaient vaincre les défenses de pierre et d'acier de la capitale. Au sud, c'était Hafenfal, sa ville. Quelques instants plus tôt, il pouvait encore en distinguer les toits et les mats. Derrière la ville, c'était la prairie sauvage, aussi loin que son cheval pouvait le porter.

Jonath avait passé des journées sans fin à galoper dans ces collines, faisant la course avec les navires en approche le long des falaises blanches qui surplombaient la baie, les cheveux salés par les embruns, exalté par le frisson de la liberté. Il ne gardait jamais rien de ce qu'il prenait. Il n'était pas un voleur méritant d'être exilé dans l'arrière-pays. Il empruntait les chevaux et les rendait toujours à la fin de ses excursions, fatigués, mais sans une blessure.

Comment vais-je pouvoir rendre celui-ci ? Si je la laisse mou...

Non. Ce n'était pas de sa faute si elle s'était mise sur la route de la brume et avait sacrifié ses chances de survie. Jonath n'était pas coupable de sa mort parce qu'il prenait le cheval. Tout le monde l'avait toujours trouvé décevant. Il savait s'y prendre avec les chevaux et il voulait travailler, mais les éleveurs et les maquignons lui reprochaient sa mauvaise volonté à mettre les exigences des autres avant ses propres besoins. Le talent ne sert à rien si on ne peut pas compter dessus, disaient-ils. Et Jonath ne cherchait pas l'approbation de ceux qui ne placent pas la liberté avant toute chose. Sans compter que la garnison, qui glorifiait l'obéissance, lui témoignait tout le mépris possible même quand il venait prouver son courage sur les terrains de recrutement.

Mais dans les collines, lancé derrière le vent sur le dos d'un destrier, c'était lui le maître. Il allait battre de vitesse cette brume surnaturelle et se perdre dans les troupeaux.

Jonath choisit le chemin du sud. Toutefois, le temps sembla ralentir autour de lui. L'étalon coucha les oreilles, soudain rigide sous Jonath. Ce qui l'effrayait allait bien au-delà des combats habituels. C'était quelque chose qui n'avait pas sa place ici. Jonath aussi le sentait. Une peur primitive le saisit, comprimant sa poitrine. La brume approcha, puis s'écarta du croisement en pulsations, comme si des membres, à l'intérieur, écartaient un voile. Jonath n'entendit rien dans cette immobilité de mort.

Puis vint le son de sabots ferrés sur la chaussée.

Jonath distingua enfin des cavaliers. Il avait beau entendre les montures au grand galop, le choc des armures de plaque, les coups de fouet, tout semblait immobile, comme un tableau de nobles en chasse, comme la gravure de l'élite militaire de Demacia venue sauver les citoyens contre les dangers affluant d'au-delà des frontières. Mais ce n'étaient pas des chevaliers de la couronne. Pas le salut des légendes. Ces cavaliers n'étaient pas là pour protéger. Ils étaient vêtus d'armures noires et une lueur maléfique brillait dans leurs yeux immobiles. La bannière du héraut pendait sans mouvement, et pourtant le claquement du tissu était audible. L'un deux, portant son cor à une bouche sans lèvres, sonna l'attaque.

La brume cria. Heeeecaaaariiiim.

C'était un nom. Bizarrement, Jonath le sut. La brume annonçait sa venue.

C'était le nom de la mort elle-même.

Quand Jonath le comprit, il remarqua le cavalier en tête de la horde. Il était gigantesque, surplombait les autres et faisait trembler la terre à chaque foulée immobile. Ses yeux palpitaient de feu intérieur et englobaient tout devant lui. Ils semblaient s'enfoncer dans Jonath, le consumer, et ils le remplissaient d'un effroi séculaire.

Le cavalier tourna la tête et sourit.

Jonath poussa un cri, saisi de terreur. Il vacilla, lutta pour rester en selle. L'étalon en fut gêné. Il se cabra et jeta Jonath au sol. Galvanisé, l'animal fonça dans les ténèbres. Jonath grogna ; la chute lui faisait tourner la tête. Il appuya du front contre la terre sèche, et à chaque inspiration paniquée, la poussière s'engouffrait dans ses narines. Il aurait aimé qu'une prière suffise à chasser cette vision.

« Debout, écuyer », fit une voix grinçante, un sourire sensible dans chaque syllabe. « Rassemble ton courage... Regarde-moi. »

Les mots étaient gutturaux, chaque syllabe faisant lentement surface comme si elle montait d'une fournaise. Jonath ne parvenait pas à reconnaître l'accent, mais il avait déjà entendu ce ton moqueur. La piqûre d'une vieille humiliation lui fit relever la tête.

Des sabots grossièrement ferrés brûlaient le sol qu'ils foulaient. Le cheval semblait entièrement fait de fer noir et un feu vert l'illuminait de l'intérieur. Le souffle de Jonath s'éteignit dans sa gorge quand il vit que le cavalier n'était pas assis sur sa monture ; il avait fusionné avec elle. Qu'est-ce qu'il était ? Était-il là pour punir Jonath de ses crimes ? La monstruosité rit et leva lentement une lance infernale.

Les larmes coulaient sur le visage de Jonath, son esprit se raccrochait à la seule pensée qui lui venait. Protectrice, pardonne-moi. Protectrice, pardonne-moi.

Mais l'arme ne s'abattit pas. Au lieu de quoi, le monstre appela un des cavaliers spectraux. Celui-ci aussi avait fusionné avec le corps d'un cheval, là où aurait dû se trouver la tête de l'animal. Toute la horde était aussi déformée que son chef. Hecarim saisit son serviteur par le cou et, lentement, sans effort, arracha son torse au tronc de l'équidé. Le cavalier, dans une traînée de fumée verte, s'agita sans émettre un son. Là où son corps s'était trouvé, il y avait maintenant la tête atrophiée d'un destrier en armure.

« Nous reviendrons te chercher », ricana le chef en se délestant de l'esprit du cavalier. Ce dernier flottait à mi-hauteur ; séparé de sa moitié animale, il n'avait plus de but. Les autres morts-vivants restèrent immobiles, pétrifiés dans le temps.

Hecarim tourna son regard vers Jonath.

« Je m'empare de cette terre au nom du roi Viego, régent des Îles obscures. Que mes chevaliers en soient témoins, Hecarim, Conquérant d'Helia, Grand maître de l'Ordre de fer, offre toujours à ses adversaires un combat équitable. » Son sourire ironique déformait ses propos. « Alors, rassemble ton courage, noble écuyer, et monte en selle. La guerre t'a rattrapé. » Il présenta les rênes du destrier spectral à Jonath.

Ce dernier savait à son ton que l'offre d'Hecarim était un mensonge. Il regarda autour de lui la horde des chevaliers au visage figé dans un rictus squelettique. Son esprit hurlait au rythme des murmures derrière le voile. Que les soldats s'occupent de ces monstres. Il saisit les rênes et, d'un seul mouvement, se hissa en selle.

Le corps du destrier était à la fois solide et incorporel, et, là où il bougeait, le lourd caparaçon crissait contre la carcasse de la bête. Là où Jonath aurait dû sentir une personnalité de cheval, il ne capta que le vide. Là où aurait dû se nouer une unité d'esprit, il se retrouva errant au bord d'un vide infini. Jonath laissa sa peur s'emparer de lui et enfonça ses talons dans les flancs de la bête. Il tira sur les rênes pour foncer vers le sud, perforant le mur de Brume noire...

Des ongles crochus qui incisent ma peau. Des visages tordus qui m'accusent.

... et il surgit de l'autre côté, à l'air libre. Devant lui, la voie était ouverte. Le soleil se couchait sur la baie et la mer brillait calmement au-delà des falaises.

Derrière Jonath, un rire évoquant une fournaise résonnait depuis le croisement.

« En chasse ! » hurla Hecarim.

Jonath s'agrippait au destrier, qui descendait le chemin plus rapidement qu'aucun étalon n'aurait pu le faire. Dans son sillage, une ligne mince de brume surnaturelle se dessinait sur le sol. Le soleil s'enfonçait à l'horizon et le bleu profond du crépuscule s'installait. Si Jonath continuait assez vite, il aurait encore l'occasion de voir d'autres journées comme celle-ci. Il leva les yeux et vit apparaître la constellation du Bouclier de la Protectrice dans le ciel qui s'assombrissait. Le sourire de Jonath se figea quand il entendit l'appel d'un cor de chasse.

Son cœur se mit à battre plus vite. D'épais tentacules de brume approchaient de lui. Le monstrueux Hecarim et l'Ordre de fer qui l'accompagnait. Les ténèbres flanquaient Jonath, qui crut voir des silhouettes se former à l'intérieur. Il ouvrit la bouche, horrifié, et des larmes brouillèrent soudain sa vision. Il pouvait quand même la voir. La femme d'armes qu'il avait laissée agonisante était maintenant un fantôme piégé dans la brume. Elle leva un bras qui s'achevait en moignon : la main qui avait tenu les rênes lui manquait.

« Tu n'as pas d'honneur », hulula-t-elle. « Tu n'es pas un vrai Demacien ! »

« Non, pitié », murmura Jonath avant de se forcer à regarder devant lui. Il frappa frénétiquement les flancs du destrier, avide de se mettre hors de portée de cette horreur. Il jeta un coup d'œil aux rênes. La main gantelée de la femme d'armes y était accrochée et tirait pour ralentir la monture.

« Fuis, lâche », fit la voix dans la brume.

Geignant d'angoisse, Jonath arracha les rênes au poing fermé et jeta ce dernier aux cavaliers sur ses talons.

« Tu t'indignes bien rapidement, écuyer », lança Hecarim. « Je te pensais sans courage. Puisque tu me défies en duel, j'accepte. Nous autres nobles avons un code à suivre, après tout. »

Jonath leva le bras devant son visage quand il vit Hecarim s'approcher à portée d'attaque. Mais, au lieu d'être décapité par la lance, Jonath fut de nouveau enveloppé dans les ténèbres. Les visages des morts l'encerclaient, leur rire méprisant chantait un hymne à leur maître perverti. Jonath éperonna son cheval spectral. Il surgit hors de la brume, et Hecarim et sa horde disparurent de son champ de vision.

La nuit était tombée et Jonath passa les étables à la lisière d'Hafenfal. Les sons de la bataille s'étaient tus. Les abords de la ville semblaient n'avoir pas été touchés. Jonath éprouva un bref soulagement. Ici, il allait trouver des soldats capables de se battre. Le commandant Tyndarid et sa garnison verraient les cavaliers dans son sillage et, en dépit de son arrogance, l'officier était un puissant guerrier.

Jonath vit alors des chevaux de guerre, certains à demi équipés de fer, d'autres encore attachés à leur piquet. Ils étaient morts. Son estomac se serra.

Au fur et à mesure que le destrier de Jonath le portait plus loin dans la ville, le jeune homme découvrit l'horreur véritable de la Brume noire. Il regarda lentement autour de lui. Tout ça ne pouvait pas être vrai... Cela ne pouvait être que son imagination troublée, ou quelque acte vengeur d'un sorcier noir.

Mais ses yeux étaient formels.

Dans les rues, les esprits des habitants qui venaient de mourir se tenaient près de leurs propres cadavres, remplis de peur, gémissant silencieusement, revivant le moment où l'Ordre de fer s'était abattu sur eux. De fiers chevaliers de la couronne se tenaient, muets, là où ils étaient morts au combat. Sur le passage de Jonath, un par un, les esprits fixaient sur lui leurs yeux vides. Un chevalier, la lance de son meurtrier toujours plantée dans son corps à travers son bouclier, fit un pas vers Jonath. Le jeune homme eut un hoquet en reconnaissant le commandant Tyndarid. Un groupe d'ouvriers navals morts titubèrent vers Jonath dans une grande agitation. Il s'échappa en frappant les flancs de sa monture. Une voix murmurait en lui que, même morts, ils le rejetaient comme n'étant pas des leurs.

Des combattants spectraux dévalaient les rues marchandes, tuaient les survivants et jetaient des torches sur les toits des comptoirs commerciaux et des forges. Un feu verdâtre s'engouffrait dans les bâtiments et jetait des lueurs macabres sur la place, alors que, curieusement, le chaume et le bois semblaient ne pas subir les dégâts des flammes. À l'intérieur, les citoyens, eux... Jonath détourna le regard, se força à ne pas entendre.

Près du port, des bateaux de pêche et des barges fluviales s'accotaient à la jetée de pierre blanche. Ils flambaient. Jonath chercha à voir de l'autre côté de la baie. La longue note lugubre d'un cor de chasse attirait son regard par-delà les eaux tranquilles. Un escadron de cavaliers fantomatiques traversait l'eau sous les lueurs de la lune, lances baissées en direction du dernier voilier encore à flots. Le bruit des armes retentit, puis le cri des marins agonisants. Le navire disparut sous une masse de brouillard mouvante.

Tout Hafenfal était assiégé. Qui aurait pu dire quelles régions de Demacia étaient touchées par cette invasion ?

Jonath essaya de contrôler sa peur et de trouver une voie de sortie. Peut-être lui fallait-il conduire sa propre monture à l'extrémité de la jetée et chevaucher les eaux pour traverser la baie. Il ne pouvait pas distancer ces monstres morts-vivants, mais peut-être était-il capable de se glisser sans se faire voir pour échapper à ce cauchemar...

Jonath fut ramené à la réalité par un bruit de pas. Il remarqua une poignée de survivants qui se frayaient un chemin à travers la place du marché en ruine. Ils étaient quatre. Deux jeunes gens châtains, visiblement des frères, tenaient des épées courtes et jetaient des regards apeurés sur la place. Ils protégeaient une femme âgée, vêtue de la robe des Illuminateurs et armée d'un gourdin d'acier. Jonath connaissait la puissante silhouette à la tête du groupe : c'était le forgeron Adamar. Il était équipé d'une grosse épée et d'un bouclier, sans ornement et noircis par les émanations de sa forge.

« Jonath ! » appela doucement Adamar. « Nous pensions être les derniers en vie. On part d'ici. Tu peux te joindre à n... » fit le forgeron avant de s'interrompre en découvrant la monture de Jonath. Ses yeux se durcirent et il fit passer les autres derrière lui en levant haut son bouclier. « Tu es de mèche avec ces monstres ! »

La vieille Illuminatrice plaça sa main sur l'épaule d'Adamar. « Regarde ses yeux, Ada. Il aussi terrifié que nous. Il n'est pas des leurs. » Elle s'adressa directement à Jonath. « Descends de cette abomination, mon enfant, et viens avec nous. »

« J'aimerais pouvoir », répondit Jonath malgré lui. La culpabilité l'envahit au point de le submerger. Il revit le visage accusateur de la femme d'armes agonisante. « Mais Adamar... Il a raison. Je ne mérite pas votre pitié, et je ne peux être des vôtres. Vous ne savez pas ce que j'ai fait aujourd'hui, qui je suis vraiment. Je ne suis pas un Demacien. »

« Ne dis pas de bêtises. Tu es Jonath de la rue des Cordeliers, pas un inconnu. Tu crois que je ne t'ai pas vu prier à l'autel de la Protectrice, à la nuit tombée ? Je sais que ton cœur veut te conduire sur le chemin de la droiture. J'ignore s'il y parviendra, mais ce soir, la seule question est la survie. Il reste peu d'entre nous et tu es l'un des nôtres. Un des vivants. Alors descends de cette... chose et quitte cet endroit avec nous. »

Jonath passa sa jambe pour sauter à terre. « Louée soit la Protectrice pour votre pitié... »

La brume s'ouvrit au-dessus de la place et des cavaliers spectraux apparurent. Hecarim les menait, galopant dans les airs et faisant tournoyer sa lance. Avant que Jonath ait compris ce qu'il regardait, la lame frappa l'Illuminatrice en pleine poitrine et la fendit en deux. Les acolytes d'Hecarim passèrent sans cérémonie sur Adamar et les deux frères avant de faire halte. Jonath put les voir, maintenant qu'ils étaient totalement immobiles. Leurs lances se dressaient, rigides, vers le ciel, leurs bannières étaient immobiles. Seul le son de leurs ornements perçait le silence de mort.

Toujours en tête, Hecarim avait des yeux étincelants de connaissances anciennes. Il grattait le sol de ses sabots, son corps animal se balançant d'avant en arrière. Grand maître et conquérant. Fléau d'Hafenfal. Comment Jonath osait-il se dresser contre la puissance de ce maître de guerre infernal ? Lui ou n'importe qui d'autre ?

Hecarim s'approcha et vint se placer à côté de Jonath, épaule contre épaule. Lentement, il tendit la main vers les rênes du destrier de Jonath pour l'immobiliser sur place. Le Grand maître était plus grand que Jonath de moitié.

« Tu t'es bien défendu, aujourd'hui », dit-il, son rugissement de fournaise adouci pour n'être plus qu'un grondement. Son regard s'égara avant de se poser sur la baie, derrière Jonath. « J'ai vu des rois perdre l'esprit devant la Brume noire et l'angoisse éternelle qui l'accompagne. Tous ceux que tu connaissais ont péri cette nuit, pourtant ta volonté de survivre reste forte. Qui d'autre es-tu prêt à sacrifier pour survivre ? Es-tu prêt à abandonner même ton seigneur ? »

Le cœur de Jonath battait et sa vision était obscurcie par des larmes de panique et d'impuissance. À l'instant, Hecarim avait abattu les derniers survivants de sa ville, et il conversait maintenant avec lui comme avec un camarade sur un terrain d'entraînement.

« Le... Le roi est déjà mort. Le prince, que la Protectrice guide sa main, est son plus proche héritier, et nul ne le mérite davantage. Je... refuse de risquer sa vie pour mon bénéfice. »

Hecarim resta immobile un moment, puis eut un petit rire de joie moqueuse. « La succession de la couronne ne revient pas toujours à l'héritier qui le mérite. Et je me moque des fragiles royaumes des vivants. Nous jouons tous avec les mains que nous distribue le destin. »

De près, Jonath pouvait voir un grand nombre de marques et de heurts sur l'armure d'Hecarim. Il devinait d'innombrables années de conflit inscrites dans le fer noir qui encageait son corps de flammes, et il comprit une vérité fondamentale sur cette créature... Elle avait été créée par la guerre et elle était faite pour la guerre. Elle n'avait rien fait d'autre que se battre pendant des siècles, condamnée à revivre ses pires transgressions. Cette existence était sa punition pour les crimes qu'elle avait commis, quels qu'ils fussent.

Et elle en savourait chaque seconde.

Quelle que fût l'origine de cette brume surnaturelle, Hecarim et son Ordre de fer suivaient, pillant, tuant et se complaisant dans les atrocités qu'ils infligeaient aux vivants. Qu'adviendrait-il de Demacia si nul ne mettait fin à cette horreur ? Jonath comprit enfin quelque chose qui lui avait échappé toute sa vie. Le courage n'était pas une qualité unique conférée aux vrais Demaciens à la naissance ou une mesure de la valeur de chacun. C'était la force de comprendre ce qu'il fallait faire et de choisir de le faire, quoi qu'il advienne. Pour la première fois depuis le croisement, il se sentit calme. Il se souvint des derniers mots de la femme d'armes agonisante.

Il ne restait plus de soldats à Hafenfal pour prévenir le prince, et bientôt il n'en resterait plus dans tout le royaume. Fixant le Grand maître, il reprit les rênes et le contrôle de sa monture de la main gantée d'Hecarim. Ce dernier ne s'y opposa pas et son introspection se changea en curiosité.

Jonath prit quelques pas de distance. « Je t'ai vu écraser des villageois sans défense et te complaire dans les hurlements de ceux qui ne pouvaient se protéger. Je sais que tu es lié à tes plus bas instincts pour l'éternité, mais il y a autre chose en toi. S'il te reste le moindre fragment de ce que tu étais lorsque tu vivais, si tu as le moindre honneur, tu me laisseras passer, abomination ! »

Il rassembla ses forces. Il savait qu'il ne parviendrait pas à atteindre la Grande cité, mais il allait essayer. Sa monture infatigable se tendit en devinant ce qui allait se passer. De toutes ses forces, Jonath lui donna le signal et son destrier spectral chargea. Pour la première fois de sa vie, Jonath crut les mots qui sortirent de sa bouche.

« Pour le roi sans couronne ! Pour Demacia ! »

Hecarim sourit avec délectation en voyant le garçon charger vers les lances de l'Ordre de fer. Il avait conservé jusqu'à la mort la folie de la jeunesse, ce défaut si commun, du moins si Hecarim pouvait en croire son expérience. Mais tant que Viego alimenterait sa propre folie à travers les océans du monde, entraînant la Brume noire dans son sillage, Hecarim profiterait du butin de sa guerre.

Autour de lui, aussi loin qu'il pouvait voir, ses cavaliers répandaient la mort et la terreur. Un sourire de fer fendit son crâne embrasé.

« Si nos mains n'étaient pas liées par notre serment d'allégeance... » songea-t-il en voyant périr la dernière âme d'Hafenfal.

Personnages impliqués